PAS DE COMPLICITE AVEC LA TURQUIE ET DAESH

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Devant le Ministère des affaires étrangères en France

La Turquie enferme les combattants et combattantes Kurdes dans Kobane en bloquant les issues nord de la ville, empêchant ainsi les renforts et les approvisionnements en armes.

Depuis début décembre, la Turquie permet a Daesh d’attaquer directement Kobane depuis son propre territoire.

La Turquie a réprimé dans le sang les manifestations de soutien a Kobane : près de 50 morts.

Même si Hollande s’est fendu d’une phrase le 14 octobre disant que la Turquie doit absolument ouvrir sa frontière, tacitement la France est alignée sur l’axe Turquie-Quatar-Arabie Saoudite, qui sont les principaux fournisseurs de l’aide financière et matérielle aux combattants de Daesh.

La position de la France vise a faire de la Syrie un régime Islamiste Sunnite, qui deviendra, en outre une colonie/protectorat des puissances régionales, en particulier la Turquie.

Celle-ci est de loin, la principale puissance militaire et verrait bien la région placée une fois de plus sous la coupe d un nouvel empire Ottoman et un nouveau marché juteux pour les multinationales.

PAS DE COMPLICITE AVEC LE PROJET D’ANEANTISSEMENT DE L’AUTONOMIE KURDE EN SYRIE.

VIVE LA REVOLUTION DU ROJAVA.

Parution de « Où en est la révolution au Rojava ? – #1 »

Publié sur Paris-lutte.info le 16 décembre.

Ce petit recueil de textes est proposé sous forme de brochure (36p A5) par le collectif Marseille-Rojava

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Introduction :

« Que faire en solidarité avec les habitant.e.s et les combattant.e.s – kurdes ou non – du Rojava et du Kurdistan qui luttent contre Daesh, l’état Turc ou même le régime de Damas ? Peut-être peut-on commencer par faire circuler des textes et des informations de première main, des traductions, des idées de lectures, pour tenter de se faire une idée plus claire de ce qu’il se joue là-bas. Ce recueil de textes se veut être une modeste contribution à cette tâche. Bien-sûr, il est loin, très loin d’être exhaustif, et ne prétend pas du tout faire le tour de la question « Où en est la révolution au Rojava ? »… Et nous n’y abordons essentiellement que deux dimensions : celle de la guerre contre l’état Islamique et de la résistance de la ville de Kobanê, et celle d’une certaine autonomie – ou autogestion – en marche dans les 3 poches du Rojava dans le Kurdistan Syrien.
Bien conscients que bien d’autres aspects seraient à explorer – comme celui de la question des femmes, ou bien celui du casse-tête des centaines de milliers de réfugiés migrant au Kurdistan turc –, nous espérons sortir bientôt un second volume à cette brochure.
Bonne lecture ! »

Sommaire :

INTRODUCTION

LA RÉSISTANCE À KOBANÊ : ENTRE GUERRE ET GÉOPOLITIQUE

VERS L’AUTOGESTION AU ROJAVA ?

ANNEXES

  • Glossaire.
  • Plus d’infos.

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La révolution sociale se propagera tôt ou tard au Kurdistan turc

Article écrit par Zaher Baher (Haringey Solidarity Group et Forum Anarchist Kurde). Traduit de l’anglais (http://anarkismo.net/article/27623) par Gio (CGA), le 27/11/2014.

Ce qui suit est le compte-rendu de ma visite au Kurdistan du Nord [NdT : Kurdistan en Turquie] entre le 2 et le 8 novembre, au sein de la délégation d’Angleterre organisée par Peace in Kurdistan Campain1, le Parti Démocratique du Peuple (HDP)2 et le Congrès de la Société Démocratique (DTK).

La révolution sociale se propagera tôt ou tard au Kurdistan turc

Ce qui suit est le compte-rendu de ma visite au Kurdistan du Nord [NdT : Kurdistan en Turquie] entre le 2 et le 8 novembre, au sein de la délégation d’Angleterre organisée par Peace in Kurdistan Campain3, le Parti Démocratique du Peuple (HDP)4 et le Congrès de la Société Démocratique (DTK).

Tout au long de cette visite, nous avons eu la chance de rencontrer de nombreuses organisations, y compris des partis politiques, des syndicats locaux et régionaux, les co-maires [NdT : maires adjoints ?] de Diyarbakir et de Suruç, la Coordination de l’Aide Humanitaire aux RéfugiéEs, les représentantes du Mouvement Démocratique Libre des Femmes, l’Association pour les Droits de l’Homme, les représentantEs du Parti des Régions, l’Association du Barreau de Diyarbakir, la Fédération des Familles de DétenuEs et nous avons visité les camps de réfugiéEs et les villages frontaliers proches de Kobanê.

Au cours de ces rencontres, nous avons eu la liberté totale de demander les questions que nous jugions pertinentes à propos de la situation, de leurs responsabilités, de leur façon d’approcher les problèmes qu’ils et elles doivent affronter et à propos de leurs tâches présentes et futures.

Il ne fait aucun doute que chacune des organisations évoquées ci-dessus sont surchargées de travail, à cours de fonds, sans soutien aucun du gouvernement central et doivent assurer l’aide humanitaire nécessaire actuellement. Cette situation est la conséquence des raisons suivantes :

a. La guerre à Kobanê a créé un gros problème dans la région dû à l’impressionnant nombre de réfugiéEs qui affluent, qu’il s’agisse des habitantEs de Kobanê ou des YézidiEsde Shangal (la province du Sinjar). Ce problème est partagé par chacun des groupes et départements évoqués plus tôt.
b. La lenteur du processus de paix entre le PKK et le gouvernement turc, qui est presque arrêté. Cette situation rend bien évidemment les gens énervéEs, frustréEs et les déçoient.

c. La guerre qui continue à Kobanê a fait encore plus de morts et de personnes déplacées, alors qu’il n’y a aucun signe univoque qui indiquerait clairement la défaite de l’EI. Il est désormais prouvé que le gouvernement turc supporte l’EI. Il y a bien des raisons pour manifester, protester et la répression vicieuse de la police aggrave encore plus la situation.

L’observation principale de notre visite est la fragmentation des organisations et la formation récente d’un grande variétés de groupes dans des endroits différents. Si une petite partie des groupes était ancienne, la plupart se sont développés durant les dernières années. Chacun travaille pour faire avancer la société vers la stabilité, la paix, la liberté, la justice sociale et les droits de l’homme.Il y a entre eux quelques signes de coordination.

La plupart de ces groupes se sont formées sur un manque et ont émergés seuls, en dépit de la situation et des volontés du gouvernement central. C’est l’une des raisons pour lesquelles on peut observer des tensions entre eux et le gouvernement. C’est étonnant de remarquer que, alors que la municipalité de Diyarbakir est élue par le peuple kurde, elle n’a aucun contact ni avec le chef de la police ni avec le gouverneur de Diyarbakir. C’est également le cas pour d’autres organisations. Par exemple, quand nous avons demandé à l’Association des Droits de l’Homme s’ils/elles avaient écrit à la police au sujet de leur comportement et des harcèlements qu’elle menait contre la population locale, ils/elles ont répondu qu « il n’y a aucune raison de leur écrire puisqu’ils ne nous répondent jamais ». Il y a de nombreuses écoles kurdes mais l’Etat ne les reconnait pas. Malgré cela, les gens les soutiennent ardemment et sont confiant qu’un jour elles/ils parviendront à forcer l’Etat à les reconnaitre. C’est cela qui est intéressant : les gens défient le pouvoir et l’Etat. Il y a un pouvoir à l’intérieur même des zones d’influence du pouvoir. Il y a un « pouvoir populaire » auquel les gens croient, qu’ils ont construit en dépit du pouvoir effectif de l’Etat, un « pouvoir populaire » auquel ils/elles travaillent et qu’ils ont rendu viable et puissant. C’est la manière qu’elles/ils ont de se ré-approprier le pouvoir accaparé par la minorité, par l’élite. Cependant, il faut noter que ce n’est pas si difficile alors que l’écrasante majorité de la population de ces villes est kurde et croient en ces changements. Voilà comment la révolution sociale part de la base de la société, et non de son sommet.

Après 28 ans de guerre, le PKK a réalisé qu’il fallait modifier l’orientation de leurs luttes, leurs objectifs et leur stratégie. Dans le contraire, leur futur n’aurait pas été meilleur que celui d’autres mouvements similaires.

A mon sens, le PKK, ou du moins la faction ou le groupe dominant au sein du PKK, a pris la bonne décision et la bonne direction en faisant taire les armes et en ouvrant leurs esprits, en passant de la force militaire au pouvoir populaire et de la révolution politique à la révolution sociale. La vague de la révolution sociale est si forte qu’il sera extrêmement difficile pour une personne ou un parti politique qui le souhaiterait d’en changer la direction… Et je ne parle pas de l’arrêter. C’est devenu un trait culturel, une coûtume. Particulièrement pour la jeune génération. Elles/Ils ont réalisé que c’était là la seule façon de défier le pouvoir, de remettre en cause le système et d’aboutir à des changements majeurs.

Les discussions que nous avons eu avec les gens sont univoques : tout le monde est très confiant dans la capacité de changement qui est entre leurs mains. Lors de notre rencontre avec le Mouvement Démocratique Libre des Femmes, il y avait 9 femmes présentes. Elles nous ont raconté comment elles traitaient les problèmes des femmes dans la société, tels que les violences conjugales, le viol et autres agressions sexuelles, comment elles soutiennent les personnes de toutes les manières possibles pour leur donner force et confiance pour affronter leurs propres problèmes. Quelques-unes parlaient de leur propre expérience et expliquaient que depuis qu’elles avaient rejoint le mouvement, elles avaient profondément changé, au point d’être presque une autre personne. Elles prennent part au camp de femmes pour la paix, partagent des missions, discutent de livres qu’elles lisent et travaillent avec la fédération démocratique des femmes de Kobanê. Quand nous leur avons demandé s’il y avait un groupe LGBT à Diyarbakir, elles nous ont répondu : « il y a quelques groupes dans la ville, nous sommes en contact et nous les soutenons ». C’est impressionnant de voir dans une ville comme Diyarbakir qu’il y a un mouvement de femmes composée de personnes tellement courageuses, à l’esprit tellement ouverts et qui construisent réellement la solidarité.

La Fédération des Familles de DétenuEs (Tuhad-FED) est un autre groupe avec lequel nous avons pu passer quelques heures pour discuter. Ce groupe a été formé en 1996 au nez et à la barbe du gouvernement. Il y a 14 bénévoles, dont la moitié sont des femmes qui travaillent sans relâche. La plupart des membres fondateurs et fondatrices du groupe ont une expérience très amère de la vie en prison, où elles/ils ont été torturéEs ou enferméEs sur de longues périodes. Le/La co-président-e5 est encore actuellement en prison. Cette fédération est très active et a des contacts réguliers avec les familles et les parents des détenuEs. Elles/Ils les soutiennent en gardant le contact, en leur trouvant unE avocatE et en finançant les visites des familles pauvres pour aller voir leurs proches en prison.

Ce groupe est en contact avec les différents groupes à l’étranger et localement avec l’Association des Droits de l’Homme (IHD). Durant notre meeting avec l’IHD, elles/ils nous ont confirmé que la police avait arrêté beaucoup de gens dans les manifestations du 6 et du 7 octobre 2014 contre l’autorité turque. C’est à ce moment-là que plusieurs milliers de personnes sont parvenuEs à s’échapper de Kobanê vers la Turquie, contre la volonté du gouvernement. Les manifestantEs protestaient alors contre la politique souterraine de soutien à l’EI menée par l’Etat turc. Le/La président-e de l’IHD6 nous a expliqué que juste 5 minutes avaient notre arrivée, un couple était venu au bureau pour les informer que leurs deux fils, agés de 16 et 17 ans, avaient été enlevé par la police. D’après leurs informations, 42 civils et 2 officiers de police sont morts, quelques 1 128 personnes ont été arrêtées dont 53 enfants. 221 personnes sont encore en prison.

Lors d’une réunion avec la co-présidente de l’un des syndicats qui sont actifs à l’hôpital, elle a confirmé l’arrivé de 128 blesséEs et de quelques personnnes gravement malades à l’hôpital. La police a mené une opération contre les bureaux du syndicat et à l’hôpital pour débusquer toute personne qui aurait été soigné à l’hôpital et qui serait susceptible d’aider les gens à Kobanê. Lorsqu’ils ont découvert la présence de malades et de blesséEs en provenance de Kobanê, ils ont harcelé la présidente du syndicat et d’autres infirmières, les insultant et confisquant leurs papiers d’identité.

Lors de notre réunion avec l’Association du Barreau de Diyarbakir, nous avons rencontré 5 avocatEs. Ils/Elles nous ont dit qu’environ un millier d’avocatEs travaillent avec elles et eux dans la région du Kurdistan sur différents sujets, pour les droits des enfants et des femmes ou dans les centres d’aide légale mis en place par l’Etat. Elles/Ils confirment que le processus de paix n’a pour l’instant apporté aucun changement majeur. Ils/Elles étaient optimistes et considéraient que la situation devrait s’améliorer dans l’année à venir, étant donné que la constitution doit changer. Elles/Ils ont fait remarquer qu’un système de libération sous caution existe mais ne s’applique pas aux personnes qui ont été engagées dans des actes politiques. Celles-ci doivent impérativement être jugéEs par un tribunal. Quand nous leur avons posé des questions à propos d’éventuelles plaintes à faire au sujet du comportement de la police, elles/ils nous ont répondu : « Nous ne pensons que cela vaille la peine de se plaindre. La police n’écoute pas ces doléances et ne changera pas son attitude ».

Ils/Elles ont confirmé que 200 étudiantEs ont été arrêtéEs et que, dans toute la Turquie, quelques 3 à 4000 personnes sont encore en prison. Et ceci en dépit de la constitution qui stipule que personne ne devrait être arrêtéE pour ses activités ou opinions politiques. Cependant, si quelqu’unE appartient à certains groupements politiques ou est arrêtéE en possession d’un drapeau ou d’une pancarte avec des slogans incitant à la haine, il/elle est susceptible d’être arrêtéE.

La détresse des réfugiéEs continue

Depuis la prise de Mossoul, en Irak, par l’Etat Islamique, le génocide des Yézidis et le début de la guerre à Kobanê, la région du Kurdistan en Turquie est submergée de réfugiéEs de Kobanê et de Sinjar. Plus de 100 000 YézidiEs ont fui, beaucoup d’entre elles et eux arrivant au Kurdistan irakien et quelques 18 000 en Turquie. Environ 4 000 d’entre elles et eux sont dans l’un des camps qui bordent la ville de Diyarbakir. Le co-maire de Diyarbakir nous a confirmé qu’aucune aide n’était parvenue des Nations Unies. Les gens de la région se sont collectéEs pour fournir tentes, nourriture et vêtements. Il dit : « 90% des dons et de l’aide fournis aux municipalités de Diyarbakir provient de la population locale et seulement 10% de l’Etat ». Ils nous a expliqué qu’ils/elles travaillent très dur pour satisfaire les besoins vitaux, tels que les tentes, la nourriture, les vêtements, l’eau chaude, l’électricité, l’accès à des douches et des sanitaires, un contrôle médical et des écoles pour les enfants. Il note qu’ils/elles font face à de grosses difficultés puisque tous les services sont assurés par des volontaires. Il n’y a pas assez de monde. Ils/Elles manquent également de personnes qualifiées, de médecins, de lits, d’ambulance, de médicaments. Le gouvernement turc ne les soutient pas pour assurer ces services et tout a été organisé par les municipalités7.

Nous avons également rencontré le Syndicat de l’Anatolie du Sud-Est au sein duquel Gabb est en charge de la coordination de l’aide humanitaire pour les réfugiéEs. Ce groupe réunit 286 membres dont 30% sont des femmes. Ils/Elles élisent 7 personnes qui font partie du comité actif [NdT. active committee, que l’on peut probablement traduire par comité exécutif]. La moitié de leur budget provient des municipalités de la région et ils/elles ont des contacts à l’étranger. Gabb nous a dit qu’elles/ils avaient un programme intensif pour les 3 prochains mois : coordination des camps de réfugiéEs, coordination entre les réfugiéEs de Kobanê et celles et ceux de Shangal mais également travail auprès de la Turquie pour obtenir un soutien humanitaire et des informations. Elles/Ils ont aussi pour objectif de répertorier les personnes dans les camps selon leur genre, leur âge, leur état de santé et d’autres problèmes. Ils/Elles ont confirmé que 9 camps de réfugiéEs sont sous leur supervision, dont 4 sont ceux des YézidiEs de Shangal. Selon leurs dires, environ 6 000 d’entre celles et ceux-ci seraient déjà retournéEs au Kurdistan irakien mais que 96 000 autres sont arrivéEs à Suruç et 2 840 à Mardin.

Nous avons aussi visité le camp de YézidiEs où plus de 4 000 personnes vivent. Les gens s’y plaignent de la qualité de la nourriture, réclament l’eau chaude, des médecins et des infirmièrEs. Ils/Elles nous ont dit qu’à cause du manque de moyens de locomotions, cela prenait 15 jours pour être transféréE vers un hôpital et que les réfugiéEs démuniEs devaient payer pour leur traitement.

A Suruç, nous avons visité le camp de réfugiéEs de Kobanê qui a été installé le 15 septembre 2014. Elles/Ils ont les mêmes équipements que les réfugiéEs de Shangak. Il semble qu’ils/elles vivent dans des conditions raisonnables. On nous a dit qu’il y avait 15 médecins, 20 infirmièrEs et beaucoup d’autres qui les suivaient. Ils/Elles paraissaient plus heureux que les réfugiéEs de Shangal, probablement en raison de plusieurs facteurs :

a. Ils/Elles sont très proches de Kobanê, d’où elles/ils viennent, alors que les YézidiEs sont très loin de Shangal

b. Les réfugiéEs de Kobanê ont le sentiment que le séjour est temporaire et qu’ils/elles retourneront bientôt chez elles et eux. Les gens de Shangal n’ont que peu d’espoir de retour tant que l’EI contrôle leur région.

c. Les réfugiéEs de Kobanê ont eu du temps pour partir de chez elles et eux et certainEs ont pu prendre leurs objets de valeur avec elles et eux. Les YézidiEs, de l’autre côté, ont subi un massacre soudain et ont tout laissé derrière elles et eux. Beaucoup de leurs proches ont été tuéEs, des centaines de femmes ont été kidnappées par l’EI et vendues comme esclaves sexuelles. Leur sort est encore inconnu.

d. Les réfugiéEs de Kobanê sont partiEs alors qu’il y avait encore des gens qui se battaient (et se battent encore) contre l’EI. Les YézidiEs sont amerEs envers les forces de Barzani8 (les peshmergas) : ils nous ont dit que les Peshmergas se sont retirés dès que l’EI a attaqué et qu’ils les ont laissé se faire massacrer9. Le retrait des Peshmergas restent un mystère et personne n’est en mesure d’expliquer si c’est un ordre de Barzani, un accord avec l’EI, le gouvernement turc et Barzani ou quelque chose d’autre. Quand nous en avons parlé aux gens dans le camp des YézidiEs, certainEs ne cachaient pas leur colère et leur frustration contre les Peshmergas de Barzani.

Le gouvernement turc a changé de tactique mais pas de stratégie contre le peuple kurde

Ce qui revient dans toutes les bouches sur place c’est : « Il n’y a eu aucun changement majeur depuis le cessez-le-feu de décembre 2012 »10. La suppression [NdT !? The suppression en anglais… pas compris] et l’oppression continuent, la communauté kurde est encore marginalisée et on peut toujours voir des différences majeures entre les villes turques et les villes kurdes.

Il n’y a pas beaucoup de soutien de la part du gouverneur local ou du gouvernement central aux municipalités qui sont controllées par le peuple kurde. La communauté kurde souffre largement du chômage et des problèmes sanitaires. Les gens vivent encore dans la crainte, pour leur propre sécurité et pour celles de leurs enfants, qui risquent d’être harceléEs, kidnappéEs ou arrêtéEs sans raison.

Il est vrai que le peuple kurde a désormais le contrôle des municipalités et met sur pied de nombreux associations, organisations, groupes et syndicats. Cependant, ils/elles ne reçoivent pas ou très peu d’aide du gouvernement. Il est important de noter que les kurdes ont forcé le destin : le gouvernement turc n’a pas d’autre choix que de faire avec elles et eux. Cette situation est peut-être en partie dûe au fait que le gouvernement espère devenir un membre de l’Union Européenne. Aussi les kurdes en ont profité et se sont émancipéEs de la situation dans laquelle ils/elles étaient contraintEs jusque là. Elles/Ils se préparent à se défendre et à défendre ce qu’elles/ils ont acquis. Il n’est pas question d’arrêter là leur révolution sociale, alors qu’elle ne fait que commencer.

Des choses peuvent arriver mais il faut veiller à ce qu’elles ne fassent pas dérailler la révolution sociale

La situation est très tendue et délicate. Le processus de paix semble avoir fait son temps. Kobanê est encore enserrée, l’EI est toujours une grave menace pour la region et il semble que déboulonner Assad du pouvoir ne fait pas partie des possibilités du moment. Les Etats-Unis et le reste des pays occidentaux ne parviennent pas à établir une politique ou une stratégie claire, à même de vaincre l’EI. Et le gouvernement turc n’est pas sérieux quand il prétend négocier avec le PKK. Tous ces facteurs ont des impacts directs et indirects sur la situation en Turquie.

Cela étant, d’autres facteurs encore plus importants pourraient faire dérailler la révolution sociale :

a. La fin du cessez-le-feu unilatéral par le PKK et le retour à la guerre asymétrique (la guérilla). Ce sera un désastre tant pour la société turque que pour la communauté kurde. Sans aucun doute, cela amènera des morts en plus, de la destruction, des déplacements de populations, attisera les haines entre turcQUEs et kurdes, augmentera la vague de racisme et aura un impact négatif sur l’ensemble de la région, en Irak, en Iran, en Syrie et sur le territoire kurde tout particulièrement.

b. L’attitude des USA et des pays occidentaux, qui traitent le PKK comme une organisation terroriste, n’aide pas dans cette situation. Une telle politique n’apporte rien de bien au peuple kurde et à ses alliés dans la région. Ces pays doivent changer leur attitude à l’égard du PKK, ils doivent comprendre que ce n’est pas la même organisation que celle qu’elle était dans les années 90. Ils devraient considérer le PKK comme la force principale dans la région, et dotée d’une forte popularité. L’organisation a effectivement changé et progressé au cours de ces dernières années. Dans ces conditions, le PKK ne saurait être marginalisé. Les USA et les pays occidentaux devraient forcer le gouvernement turc à ne pas considérer le cessez-le-feu comme quelque chose d’acquis, ils devraient tous se saisir de cette opportunité historique de résoudre ce trop long conflit.

c. Le gouvernement turc entretient avec l’EI et les autres organisations terroristes de la région des relations douteuses. Par exemple, il les utilise dans une guerre par procuration qui pourrait à terme s’avérer très nuisible pour la Turquie elle-même. Le président de la Turquie, Mr Tayyip Erdoğan, et son gouvernement feraient bien d’abandonner leur rêve d’établir un nouvel Empire Ottoman au XXIème siècle pour se concentrer davantage sur les problèmes internes au pays et en particulier sur la question kurde.

d. Il y a une lutte féroce en Turquie entre les généraux de l’armée et les politiciens au sujet du pouvoir. Le processus de paix n’a jamais été dans l’intérêt des généraux de l’armée. Bien que la lutte soit moins patente ces temps-ci, l’intervention dans la région des vieux raisons d’espions, aux côtés des USA et des autres pays occidentaux, pourrait raviver ces tensions et renforcer les généraux, qui pourraient être tentés de refaire un coup d’état [comme cela a déjà été le cas plusieurs fois il y a quelques dizaines d’années, NdT]. Ce n’est évidemment pas dans l’intérêt du processus de paix et de la révolution sociale puisque cela ramènerait les vieillles politiques martiales de terreur, d’oppression et de massacres d’innocentEs. En résumé, le retour à la case départ.

Zaher Baher
Haringey Solidarity Group et Forum Anarchiste Kurde

1. NdT : Campagne pour la paix au Kurdistan

2. NdT : Parti pro-kurde en Turquie, né de l’alliance du BDP (face légale du PKK) et d’une partie de la gauche en Turquie

3. NdT : Campagne pour la paix au Kurdistan

4. NdT : Parti pro-kurde en Turquie, né de l’alliance du BDP (face légale du PKK) et d’une partie de la gauche en Turquie

5. NdT : La version anglaise ne donne aucun indice au sujet du sexe de cette personne.

6. Ibid.

7. La très large majorité des municipalités de cette région sont gouvernées par le BDP, soit par le mouvement civil qui soutient le PKK et la cause kurde.

8. NdT Barzani est à la tête du quasi-Etat kurde irakien (Gouvernement de la Région du Kurdistan). Il est un allié de la Turquie avec qui il commerce son pétrole et des Etats-Unis, qui le voient comme l’une des clés de la stabilité de la région et un excellent appui pour développer leur business… Il s’est hissé et se maintient au pouvoir suite à une sanglante guerre civile contre le parti/clan rival mené par Talabani grâce à la corruption et aux pétrodollars dont il arrose les chefs féodaux. C’est la principale force d’opposition (réactionnaire) contre l’influence du PKK et de ses multiples ramifications sur le territoire kurde, principalement en Irak et dans une moindre mesure en Iran et en Syrie.

9. NdT Cette version est d’ailleurs la seule diffusée, même dans les médias bourgeois occidentaux. Ce sont les milicienNEs des YPG et YPJ (les combattantEs du PYD, le principal parti au Rojava, le Kurdistan syrien, lié au PKK) qui ont ouvert un corridor humanitaire pour les YézidiEs, qui sont alléEs les défendre au Mont Sinjar et qui leur ont permis, avec l’aide d’officiers du PKK, de former leur propre milice d’autodéfense, qui se battent actuellement encore au Mont Sinjar contre l’Etat Islamique…

10. NdT Ce cessez-le-feu est une décision unilatérale du PKK, sous l’influence de son leader toujours emprisonné Abdullah Öcalan. Il se veut une politique d’adoucissement des relations entre le Kurdistan turc et l’autorité centrale turque, mais aussi une inflexion dans les stratégies du PKK, comme l’évoque l’auteur dans ce texte. L’évolution progressive des positions du PKK ces vingt dernières années depuis un marxisme-léninisme orthodoxe et un nationalisme kurde vers des positionnements plus libertaires, critiques du nationalisme, de l’Etat-Nation et de son propre centralisme n’y est pas pour rien. Dans des contextes très différents, notons que de nombreux mouvements armés de libération nationale en Europe ont entamé et/ou achevé des processus similaires ces dernières années : en Irlande, au Pays Basque, en Corse tout récemment…

Radio : Expériences de luttes au Kurdistan sur FPP

Une émission de radio réalisée dans le cadre de l’émmission La jungle des luttes du Comité de Solidarité avec les Peuples en Lutte du Chiapas (CSPCL), sut Fréquences Paris Plurielles (FPP).

Au cours de cette émmission réalisée avec des membres du Collectif Anarchistes Soldiaires sont abordées les questions liées à la résistance au Rojava, les expériences d’auto-organisation liées au projet de confédéralisme démocratique ainsi que les questions que posent cette résistance et les critiques (constructives) qui peuvent lui être adressées.

L’émmission est disponible ici : http://lajungledesluttes.blogspot.fr/2014/12/novembre-2014-rojava-kobane-kurdes.html

Entretien – Le Kurdistan, la gauche kurde et l’autogestion

Par Libertaire.Tv

Cem Akbalik, socialiste libertaire kurde, parle de la révolution au Kurdistan syrien, et évoque l’évolution de la gauche kurde — et ses limites — vers les idées autogestionnaires. Se maintenant dans une situation de « ni paix ni guerre » avec le régime de Damas, se défendant à la fois contre les djihadistes de Daech et contre la menace de l’Etat turc, le Kurdistan syrien a proclamé son autonomie le 19 juillet 2012 dans la ville désormais célèbre de Kobanê. En janvier 2014, il s’est doté d’une Constitution (dite « Contrat social ») et a élu sa propre « Auto-administration démocratique » (DSA). Une stratégie de double-pouvoir qui n’est pas nouvelle de la part de la gauche kurde. Un entretien réalisé par Guillaume et Mehdi (AL Montreuil) le 9 octobre 2014.

Lien d’origine : http://alternativelibertaire.org/?Le-Kurdistan-la-gauche-kurde-et-l

« Nous avons, en substance, développé une démocratie sans État »

Cet interview du co-président du PYD, Saleh Muslim, est repris du site de l’Organisation Communiste Libertaire (OCL).

Au Rojava Une révolution de la vie

« Nous avons, en substance, développé une démocratie sans État »

Interview de Saleh Muslim
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Le 10 novembre 2014

Le dimanche 10 novembre, Saleh Muslim Mohamed, co-président du Parti de l’union démocratique (PYD) représentant les communautés indépendantes du Rojava (Kurdistan de Syrie) et ses branches armées, les Unités de défense du peuple (YPG) et les Unités de défense des femmes (YPJ), a visité les Pays-Bas. Muslim a parlé de la lutte du Rojava contre l’Etat islamique (ISIS) et du développement de l’autonomie démocratique au cours de la révolution du Rojava. L’artiste Jonas Staal l’a ensuite interviewé.

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Jonas Staal : Dans votre conférence d’aujourd’hui, vous avez clairement déclaré que la bataille dans le Rojava ne se résume pas uniquement à la lutte contre l’État islamique (ISIS), et qu’elle est aussi un combat pour une idée politique spécifique : le modèle de l’autonomie démocratique. Quel est exactement ce modèle d’autonomie démocratique qui est au cœur de la révolution du Rojava ?

Saleh Muslim : La raison pour laquelle nous sommes attaqués est à cause du modèle démocratique que nous mettons en place dans notre région. Beaucoup de forces locales et les gouvernements n’aiment pas ces modèles démocratiques alternatifs et ne veulent pas qu’ils se développent dans le Rojava. Ils ont peur de notre système. Nous avons créé, au milieu de la guerre civile en Syrie, trois cantons indépendants de la région de Rojava qui fonctionnent selon un régime démocratique et autonome. Ensemble avec les minorités ethniques et religieuses de la région – Arabes, Turkmènes, Assyriens, Arméniens, chrétiens, Kurdes – nous avons établi par écrit une structure politique collective pour ces cantons autonomes : notre Contrat social.
Nous avons mis en place un Conseil du peuple comprenant 101 personnes représentant toutes les coopératives, les comités et les assemblées qui fonctionnent dans chacun de nos cantons.
Et nous avons établi un modèle de co-présidence – chaque entité politique a toujours à la fois une présidente femme et un président homme – et un quota de 40% de la représentation pour les femmes dans le but de faire respecter l’égalité de genre dans toutes les formes de la vie publique et de la représentation politique.
Nous avons, en substance, développé une démocratie sans État. C’est une alternative unique dans une région accablée durement par un conflit interne entre l’Armée syrienne libre, le régime d’Assad et l’auto-proclamé État islamique.

Une autre façon de se référer à cette notion de confédéralisme démocratique ou d’autonomie démocratique est celle de démocratie radicale : mobiliser les gens pour qu’ils s’organisent eux-mêmes et se défendent eux-mêmes au moyen des armées du peuple comme les Unités de défense du peuple (YPG) et les Unités de défense des femmes (YPJ). Nous mettons en pratique ce modèle de l’autonomie [self-rule, au sens d’autogouvernement] et de l’auto-organisation sans État dont nous parlons. D’autres personnes parleront de l’autonomie en théorie, mais pour nous, cette recherche de l’autonomie est notre révolution au quotidien. Les femmes, les hommes, toutes les catégories de notre société sont désormais organisées. La raison pour laquelle Kobanê tient toujours est parce que nous avons construit ces structures.

JS : Dans votre exposé, les mots ‟démocratie”, ‟liberté” et ‟humanité” reviennent très souvent. Pourriez-vous expliquer ce qui selon vous marque la différence fondamentale entre la démocratie capitaliste et ce que vous venez de décrire comme l’autonomie démocratique ?

SM : Tout le monde sait comment la démocratie capitaliste joue la comédie pour les votes ; les élections sont un jeu. Dans de nombreux endroits, les élections législatives ne sont que de la propagande, ne s’adressant qu’à l’intérêt direct particulier de l’électeur. L’autonomie démocratique se place sur le long terme. Elle a pour objet que les gens comprennent et exercent leurs droits. Que la société devienne politisée : c’est cela qui est au cœur de la construction de l’autonomie démocratique. En Europe, vous trouverez des sociétés qui ne sont pas politisées. Les partis politiques ne visent que la persuasion et les intérêts individuels, pas l’émancipation réelle et la politisation. Une vraie démocratie est basée sur une société politisée. Si vous allez maintenant à Kobanê et que vous rencontrez les combattant-e-s des YPG et des YPJ, vous verrez qu’ils savent exactement pourquoi ils se battent et ce qu’ils se combattent. Ils ne sont pas là pour l’argent ou leurs intérêts. Ils sont là pour des valeurs élémentaires, qu’en même temps, ils mettent en pratique. Il n’y a pas de différence entre ce qu’ils font et ce qu’ils représentent.

JS : Alors, comment peut-on politiser une société à ce niveau de conscience politique ?

SM : Il faut éduquer, vingt-quatre heures par jour, pour apprendre à discuter, pour apprendre à décider collectivement. Vous devez rejeter l’idée qu’il faut attendre qu’un certain chef arrive et dise aux gens ce qu’il y a à faire ; au lieu de cela, il faut apprendre à exercer l’autonomie comme une pratique collective. En traitant les questions quotidiennes qui nous concernent tous : celles-ci doivent être expliquées, critiquées et partagées collectivement. De la géopolitique de la région aux valeurs humanitaires de base, toutes ces questions sont abordées en commun. Il doit y avoir une éducation collective pour que nous sachions qui nous sommes, pourquoi nous sommes confrontés à certains ennemis et ce pourquoi nous nous battons.

JS : Dans une communauté qui est en guerre et confrontée à une crise humanitaire, qui est l’éducateur ?

SM : Les gens eux-mêmes s’éduquent les uns les autres. Lorsque vous mettez dix personnes ensemble et que vous leur demandez une solution à un problème ou que vous leur proposez une question, ils cherchent collectivement une réponse. Je crois que de cette façon ils trouveront la bonne. Cette discussion collective les politisera.

JS : Ce que vous décrivez comme le cœur de l’autonomie démocratique est en substance le modèle de l’assemblée.

SM : Oui, nous avons des assemblées, des comités ; nous avons toutes les structures possible pour exercer l’autonomie dans tous les secteurs de notre société.

JS : Qu’elles sont pour vous les conditions pour qu’une telle expérience démocratique soit en mesure de se mettre en place ?

SM : C’est un processus à long terme. J’ai moi-même été impliqué depuis plusieurs décennies dans ce mouvement, dans cette lutte – j’ai été en prison, j’ai été torturé. Aussi, les gens de ma communauté savent également pourquoi je fais ce que je fais. Je ne suis pas là pour recueillir de l’argent ou des bénéfices personnels. La raison pour laquelle le gouvernement syrien m’a capturé et torturé était que j’éduquais des gens. Et je ne suis qu’une personne ; beaucoup d’amis comme moi ont vécu la même chose. Beaucoup sont devenus des martyrs en mourant à cause des tortures du régime qu’ils ont subi. L’autonomie démocratique n’est pas une idée à réaliser en un jour : c’est une approche, un processus qui prend en expliquant, en éduquant. C’est une révolution qui prend la totalité de nos vies.

JS : Beaucoup d’étudiants, d’intellectuels et d’artistes regardent le Rojava, regardent Kobanê, et reconnaissent que la promesse d’un internationalisme sans État a, d’une certaine manière, trouvé là sa voie de retour dans notre époque. Que dites-vous à ces gens qui ne sont pas dans le Rojava, mais qui voient sa révolution comme un horizon. Que peuvent-ils faire ?

SM : Eh bien, allez à Kobanê. Rencontrez les gens et écoutez-les, comprenez comment ils ont instauré leur modèle politique. Parlez aux YPG, aux YPJ et prenez connaissance de ce qu’ils font ; demandez-leur, rencontrez leur société. Dans un proche avenir, les conditions vous permettront d’y aller, et vous pourrez en apprendre davantage sur le modèle de l’autonomie démocratique qui a été défendu dans les pires conditions imaginables, avec des menaces sur leurs vies, avec le manque de nourriture et d’eau. Allez parler aux gens et vous comprendrez comment et pourquoi ils l’ont fait. Et à quoi ressemble notre société à la suite de ça.

JS : Croyez-vous que l’autonomie démocratique est un modèle qui peut être adopté au niveau mondial ?

SM : Je crois que l’administration démocratique que nous avons mise en place correspond à ce que tout le monde se sent capable de partager, donc oui, c’est un modèle pour le monde. Il y avait beaucoup de préjugés à propos de notre révolution, mais quand des gens de l’extérieur l’ont visité et se sont posés au milieu de nos communautés, ils ont commencé à se rendre compte que l’autonomie démocratique était la bonne chose : nous avons des gens qui ont rejoint notre révolution, même en provenance de Damas. Tout le monde peut venir et voir par soi-même que notre révolution se mène et se réalise tous les jours. C’est une révolution de la vie, et à ce titre, notre lutte est une lutte pour l’humanité.

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Source : http://tenk.cc/2014/11/a-revolution…

Traduction : XYZ / OCLibertaire


Notes :

Le Contrat social du Rojava

http://actukurde.fr/actualites/709/…

Jonas Staal

Jonas Staal (né en 1981) est un artiste plasticien et a étudié l’art monumental à Enschede et à Boston. Il mène actuellement des recherches pour un doctorat sur ‟Art et propagande au XXIème siècle” à l’Université de Leyde. Il est le fondateur de l’organisation artistique et politique New World Summit qui s’est engagée en faveur d’organisations politiques sans État qui se trouvent exclues des processus démocratiques institués. Parmi elles, le Mouvement des femmes kurdes, le mouvement basque pour l’indépendance, le Mouvement de libération nationale de l’Azawad et le Mouvement national démocratique des Philippines ainsi que des avocats, juristes et militants qui se sont battus contre le Patriot Act et ses conséquences.

Le New World Summit

Le New World Summit (NWS) se situe dans le courant critique de l’auto-détermination sociales, de la démocratie radicale et du refus de l’État comme institution de ce principe politique. Le NWS met en discussion et dispute la notion de démocratie, notamment l’abus du ‟démocratisme” dans la justification des visées« expansionnistes militaires et coloniales », notamment la « soi-disant guerre contre le terrorisme. En opposition au démocratisme, le NWS explore le champ de l’art comme espace pour ré-imaginer et agir selon une pratique fondamentale de la démocratie ».

Depuis 2012, le NWS a organisé 4 sommets. Le dernier, en septembre 2014 à Bruxelles, traitait des ‟Etats sans États”, « en invitant des organisations politiques qui luttent pour le droit à l’autodétermination à travers une variété de moyens, ayant comme objectif une forme d’indépendance ou d’autonomie, ou même en renonçant tous ensemble à la notion d’État pour libérer la pratique de la démocratie de l’État. »
« Le New World Summit s’oppose à la notion démocratiste qu’il y aurait quelque chose comme une ‟limite” à la démocratie, parce que la démocratie est soit illimitée, soit elle n’existe pas du tout. L’ordre politique existant est incapable de suivre ce principe car ses intérêts sont largement définis par des intérêts économiques et politiques géopolitiques. Le NWS affirme ainsi que l’art peut être un espace d’imagination radicale ‟plus politique que la politique elle-même”, un espace où la promesse d’une démocratie fondamentale et émancipatrice peut prendre forme. » (extraits de la présentation du NWS sur son site Internet).

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Site Internet du New World Summit : http://www.newworldsummit.eu

Sur Jonas Staal : http://en.wikipedia.org/wiki/Jonas_Staal



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Source : http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1610

Kurdistan : Oui, le peuple peut changer les choses (l’expérience du Rojava)

Un reportage de Zaher Baher, du Kurdish Anarchists Forum et du Haringey Solidarity Group (Londres), juillet 2014.

Traduit par Alain KMS, avec Alternative libertaire.

Le texte ci-dessous est un des rares témoignages sur l’expérience d’au-organisation populaire du Kurdistan syrien. C’est la raison pour laquelle il était nécessaire de le rendre accessible aux francophones, en dépit de ses lacunes et de certaines confusions. L’auteur n’ayant pu répondre à nos questions, nous avons recoupé certaines informations avec d’autres sources (merci au journaliste Maxime Azadi, d’Actukurde.fr).

Nous avons fait le choix d’utiliser la version kurde des noms de lieu, tout en indiquant, dans certains cas, leur nom en arabe et en français.

L’intégralité du texte est reproduite, à l’exception d’un passage de géopolitique trop long et trop peu pertinent à notre sens. L’ensemble des analyses appartiennent qu’à leur auteur, et n’engagent pas le blog Anarchistes solidaires.

Les notes sont de l’équipe de traduction.

Texte original en anglais : http://www.anarkismo.net/article/27301

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Manifestation dans la Cizîrê, en soutien à Kobanê (octobre 2014)
© Firat News

En mai 2014, j’ai parcouru pendant quelques semaines le Kurdistan syrien — « le Rojava » [1] — au nord-est du pays, avec un ami. Durant ce séjour, nous avons eu toute latitude pour rencontrer qui nous voulions : femmes, hommes, jeunes, partis politiques. Dans cette région, il y a plus de 20 partis, qu’ils soient étiquetés « kurdes », « chrétiens », ou autres. Quelques-uns participent à l’« auto-administration démocratique » (Democratic Self Administration, DSA) ou d’« autogestion démocratique » (Democratic Self Management) de la région de la Cizîrê [2].

La Cizîrê est l’un des trois cantons du Rojava. Nous avons également rencontré des partis politiques kurdes et chrétiens qui ne participent pas à l’auto-administration. En outre, nous avons rencontré des responsables de l’auto-administration, membres de divers comités, groupes et communes, ainsi que des hommes d’affaires, des commerçants, des ouvriers, ou de simples badauds sur le marché et dans la rue.

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Les trois cantons kurdes en mars 2014. D’ouest en est : Efrîn, Kobanê, Cizîrê. Une carte publiée par Orientxxi.info.

Le contexte

Le Kurdistan est un territoire peuplé d’environ 40 millions d’habitantes et d’habitants, partagé, à la fin de la Première Guerre mondiale, entre l’Irak, la Syrie, l’Iran et la Turquie. Au cours de l’histoire, le peuple kurde a subi des massacres et même un génocide de la part des régimes qui se sont succédé, principalement en Irak et en Turquie. Depuis lors, il a été continuellement opprimé par les gouvernement centraux. En Irak, sous la dictature de Saddam Hussein, les Kurdes ont subi des massacres à l’arme chimique au cours de l’opération Anfal [3].

En Turquie, il n’y a pas si longtemps encore, les Kurdes n’avaient pas le droit de parler leur propre langue, et ils n’étaient reconnus que comme « Turcs des montagnes » – allusion au relief montagneux du Kurdistan de Turquie. En Syrie, la situation des Kurdes était un peu meilleure qu’en Turquie. L’Iran, lui, les reconnaît comme un peuple distinct des Perses et leur a octroyé des droits, mais pas d’autonomie politique.

Après la 1re guerre du Golfe (1991) s’est constitué en Irak un Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Après la 2e guerre du Golfe (2003), l’invasion et l’occupation de l’Irak, le GRK a profité de la situation pour se renforcer et se doter d’une administration, d’un budget et d’une armée – les peshmergas – autonomes. A Bagdad, le gouvernement central n’a pu qu’entériner cette autonomisation et, dans une certaine mesure, l’a même soutenue. Ceci a encouragé les autres parties du Kurdistan, particulièrement en Turquie et en Syrie.

Au cours de cette même année 2003, des Kurdes de Syrie ont fondé le Parti de l’union démocratique (PYD, pour Partiya Yekîtiya Demokrat), qui est venu s’ajouter aux partis et organisations kurdes déjà existants dans la région. La plupart remontaient aux années 1960 mais s’étaient révélées peu efficients en comparaison du rapide développement du PYD.

Le Printemps arabe

Le Printemps arabe a secoué la Syrie au début de 2011 et, au bout de quelque temps, s’est propagé dans les régions de la Cizîrê, de Kobanê et d’Efrîn. La protestation populaire y a été profonde et constante. Elle a contribué au retrait de l’armée des cantons kurdes, à l’exception de certains territoires de la Cizîrê dont nous parlerons plus loin.

Pendant ce temps, se constituait – avec l’appui du PKK [4] et du PYD – le Mouvement de la société démocratique (Tev-Dem, pour Tevgera Civaka Demokratîk), qui a rapidement acquis une solide assise populaire [5]. Après le départ de l’armée et de l’administration syrienne, la situation est devenue chaotique – nous verrons pourquoi – et le Tev-Dem s’est trouvé dans l’obligation de mettre en application son programme avant que les choses n’empirent.

Le programme du Tev-Dem était très fédérateur, et couvrait tous les sujets de société. Beaucoup de gens du peuple, venus de différents milieux – kurde, arabe, musulman, chrétien, assyrien et yézidi – s’y sont impliqués. Son premier travail a été de mettre sur pieds toute une série de groupes, de comités et de communes [6], dans les rues, les quartiers, les villages, les cantons, les petites et les grandes villes.

Leur rôle a été de s’occuper de toutes les questions sociales : les problèmes des femmes, l’économie, l’environnement, l’éducation, la santé, l’entraide, les centres pour les familles endeuillées, le commerce et les affaires, les relations avec les pays étrangers. Des groupes ont même été chargés d’arbitrer les contentieux, pour éviter aux plaignants qui le souhaitaient d’avoir à engager des procédures judiciaires.

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Fête de Norouz (le nouvel an kurde) en mars 2014.
© Firat News

Généralement, ces groupes se réunissent chaque semaine pour faire le point sur la situation sociale. Ils ont leur propre représentant dans le conseil du village ou de la ville, nommé « maison du peuple ».

Le Tev-Dem, à mon sens, est un mouvement des plus efficaces, et assume toutes les tâches qu’il s’est fixé. Je pense que les raisons de son succès sont les suivantes :

  1. La volonté, la détermination et l’énergie de gens convaincus qu’ils peuvent changer les choses ;
  2. La participation volontaire d’une majorité de la population, à tous les niveaux, pour assurer la réussite de cette expérience ;
  3. La mise en place d’une de forces défensives reposant sur trois composantes : les Unités de protection populaire (YPG, pour Yekîneyên Parastina Gel), les Unités de protection féminines (YPJ, pour Yekîneyên Parastina Jin) et l’Asayesh (une force mixte présente dans les villes et sur les points de contrôle). En plus de ces trois composantes, il existe une unité spéciale féminine non mixte, pour traiter les questions de violences sexuelles et domestiques.

De ce que j’ai vu, le Kurdistan syrien a suivi – à raison, à mon avis – une voie différente de celle des autres pays touchés par le « Printemps arabe ». Les différences sont flagrantes.

1. Les pays du « Printemps arabe » ont été bouleversés par de grands événements, et plusieurs ont chassé leurs dictateurs. Mais le « Printemps arabe », dans le cas de l’Egypte, a engendré un gouvernement islamiste, puis une nouvelle dictature militaire. D’autres pays n’ont guère fait mieux. Cela montre la puissance du peuple qui peut, à un moment donné, être le héros de l’histoire, mais n’est pas forcément en mesure d’inscrire son succès dans la durée. C’est l’une des principales différences entre le « Printemps arabe » et le « Printemps kurde » du Rojava, qui pourrait bien durer – et qui dure, en tout cas, jusqu’à présent.

2. Au Kurdistan syrien, les gens étaient prêts et savaient ce qu’ils voulaient. Que la révolution devait se faire de bas en haut, et non l’inverse. Que ce devait être une révolution sociale, culturelle et éducative autant que politique. Qu’elle devait se faire contre l’Etat, le pouvoir et l’autorité. Que le dernier mot dans les prises de décision devait revenir aux communautés de base. Ce sont les quatre principes du Tev-Dem. On ne peut que saluer ceux et celles qui ont lancé ces grandes idées et les ont mis en pratique, qu’il s’agisse d’Abdullah Öcalan, de ses camarades ou de quiconque. En conséquence, les Kurdes de Syrie ont créé leurs propres institutions pour mener la révolution. Dans les autres pays du « Printemps arabe », les gens n’étaient pas préparés. Ils voulaient certes renverser le gouvernement, mais pas le système. La majorité pensait que la seule révolution possible se faisait au sommet. La création de groupes de base n’a pas été entreprise, hormis par une minorité d’anarchistes et de libertaires.

L’auto-administration démocratique

Après de longs débats et un dur travail, le Tev-Dem a abouti à la conclusion qu’il était nécessaire d’instituer une auto-administration (DSA) dans chaque canton du Rojava (Cizîrê, Kobanê et Efrîn).

A la mi-janvier 2014, l’Assemblée du peuple de Cizîrê a élu sa propre DSA [7], pour mettre en oeuvre les décisions des maisons du peuple du Tev-Dem, et prendre en main une partie des tâches administratives locales — éducation, santé, commerce, défense, justice, etc. La DSA est composée de 22 hommes et femmes ayant chacun deux adjoints (un homme et une femme). Au total, près de la moitié sont des femmes. Des gens de toutes origines, nationalités et confessions peuvent y participer. Cela permet une atmosphère de confiance, détendue et fraternelle.

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Une des premières réunions de l’Auto-administration démocratique (DSA) du canton de Cizîrê, le 25 janvier.
© Firat News

En peu de temps, cette auto-administration a fourni beaucoup de travail, et a rédigé une Constitution — nommée Contrat social —, une loi sur les transports, une lois sur les partis, et un programme pour le Tev-Dem [8].

La première page du Contrat social stipule que « les territoires de démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’État-nation, d’armée nationale ou de religion d’État, de gestion centralisée et de pouvoir central, mais sont ouvertes à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles, à la démocratie athénienne, et à l’expression des nationalités à travers leurs organisations. »

Le Contrat social compte de nombreux articles dont quelques uns sont extrêmement importants pour la société, par exemple :

  1. La séparation de l’État et des religions ;
  2. L’interdiction du mariage en dessous de l’âge de 18 ans ;
  3. La protection des droits des femmes et des enfants ;
  4. La prohibition de l’excision ;
  5. La prohibition de la polygamie ;
  6. La révolution doit se faire à la base de la société et être durable ;
  7. La liberté, l’égalité, l’équité et la non-discrimination ;
  8. L’égalité hommes-femmes ;
  9. La reconnaissance de toutes les langues usitées : l’arabe, le kurde et le syriaque sont langues officielles dans la Cizîrê ;
  10. La garantie d’une vie décente aux détenus, afin de faire de la prison un lieu de réhabilitation ;
  11. La reconnaissance du droit d’asile : aucun réfugié ne doit être contraint de partir.

La situation économique de la Cizîrê

La Cizîrê compte plus d’un million d’habitants, kurdes à 80%, mais aussi arabes, chrétiens, tchétchènes, yézidis, turkmènes, assyriens et arméniens. Il y a de nombreux villages arabes et yézidis, ainsi que 43 villages chrétiens.

Dans les années 1960, le régime syrien a appliqué dans les zones kurdes une politique dite « de la ceinture verte » [9], que le parti Baas a poursuivi quand il est arrivé au pouvoir. Elle consistait en une marginalisation des Kurdes sur les plans politique, économique, social et éducatif. L’objectif de la « ceinture verte » était d’implanter une population arabe dans les zones kurdes, en lui distribuant des terres confisquées aux Kurdes. Bref, sous Assad, les Kurdes étaient des citoyens de troisième rang, après les Arabes et les chrétiens.

Une autre politique a été de cantonner la Cizîrê à la production de blé et de pétrole : pas d’usines, d’entreprises ni d’industrie. La Cizîrê produit 70% du blé syrien et est riche en pétrole, gaz et phosphates. La majorité de la population y est employée dans l’agriculture et le petit commerce, et il faut y ajouter les employés de l’éducation, de la santé, des services publics, les militaires et les petits entrepreneurs.

Après 2008, la situation s’est dégradée quand le régime Assad a promulgué un décret spécial interdisant la construction de grands bâtiments, en raison de la situation de guerre larvée dans cette région périphérique et frontalière.

Actuellement, la situation est mauvaise, du fait des sanctions imposées par la Turquie et par le Gouvernement régional du Kurdistan (on verra pourquoi plus loin). Le quotidien dans la Cizîrê est frugal, le niveau de vie est bas, mais ce n’est pas non plus la pauvreté. Les gens, en général, sont heureux de ce qu’ils ont accompli.

On trouve dans le Rojava les biens de première nécessité indispensables à toute société, ce qui est important, au moins pour le moment, pour éviter la famine, se tenir debout et résister aux sanctions de la Turquie et du GRK. Il y a du blé en quantité suffisante pour produire du pain et des pâtisseries. Le pain, du coup, est quasi gratuit.

Le pétrole, est lui aussi très bon marché — on l’a « au prix de l’eau », comme on dit là-bas. On utilise le pétrole pour tout : à la maison, pour les véhicules, pour certains équipements industriels. Le Tev-Dem a rouvert certains puits de pétrole et dépôts de raffinage. A l’heure actuelle, la région produit plus de pétrole que ce dont elle a besoin : elle peut donc en exporter mais aussi stocker les surplus.

L’électricité est un problème, parce qu’elle est en bonne partie produite dans la région voisine, contrôlée par l’État islamique (Daech). Par conséquent, les gens n’ont accès à l’électricité que six heures par jours — mais, au moins, elle est gratuite. Le Tev-Dem a amélioré la situation en vendant du diesel à bas prix aux propriétaires de groupes électrogènes, à la condition qu’ils vendent de l’électricité au voisinage à un prix plafonné.

Pour ce qui est de la téléphonie mobile, les appareils captent, selon la zone, soit le réseau du GRK, soit celui de la Turquie. Les lignes terrestres sont sous le contrôle du Tev-Dem et de la DSA, et semblent bien fonctionner. Là encore, c’est gratuit.

En ville, les boutiques et les marchés sont ouverts tôt le matin, jusqu’à 23 heures. On trouve beaucoup de marchandises de contrebande importées des pays voisins. D’autres produits viennent du reste de la Syrie, mais ils coûtent cher, en raison des taxes prélevées par les forces syriennes ou par les différents groupes armés qui contrôlent les circuits d’approvisionnement.

La situation politique dans la Cizîrê

Comme on l’a dit, la majorité des troupes du d’Assad se sont retirées de la région, ne conservant leurs positions que dans certaines localités. Elles tiennent la moitié de la ville principale, Hesîçe [10], face aux YPG-YPJ. Dans la deuxième ville de la région, Qamişlo [11], 6.000 à 7.000 soldats réguliers occupent toujours l’aéroport et une portion du centre-ville autour de la Poste – évitée du coup par la plupart des habitants.

Les deux parties se toisent et évitent de se frotter l’une à l’autre. Je qualifierais cette situation de « ni paix ni guerre ». Il y a certes déjà eu des affrontements, à Hesîçe comme à Qamişlo, avec des morts de chaque côté, mais jusqu’ici, le chef des tribus arabes a oeuvré à maintenir la coexistence.

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La ville de Qamişlo, en février 2012.
© Firat News

Le repli de l’armée syrienne profite en fait aux deux parties.

D’un côté, Assad s’épargne un affrontement inévitable avec les Kurdes, et s’exonère d’avoir à défendre la région contre d’autres forces insurgées [12], puisque les YPG s’en chargent. Ses troupes ont ainsi pu se porter sur d’autres fronts, prioritaires pour le régime. Les YPG-YPJ protègeront de toute façon mieux le Rojava – y compris vis-à-vis de la Turquie – que l’armée syrienne.

D’un autre côté, les Kurdes ont tiré de cette situation des avantages substantiels :

  1. Ils ont cessé de combattre le régime Assad, ce qui a garanti la paix et la liberté pour la population, la sécurité de leurs terres et de leurs biens, et a épargné bien des vies.
  2. Le gouvernement continue de verser les salaires des fonctionnaires, bien que la quasi totalité travaillent à présent sous le contrôle de la DSA. Cela améliore évidemment la situation économique.
  3. La population y a gagné en autonomie dans sa vie et dans ses choix, dans le cadre du Tev-Dem et de la DSA. Plus cette situation se prolonge, et plus elle a de chances de s’enraciner.
  4. Les YPG-YPJ ont eu l’occasion par elles-mêmes, d’engager le combat avec les groupes terroristes, en particulier Daech, quand elles l’ont jugé nécessaire.

Dans la Cizîrê, il existe plus de 20 partis au sein des populations kurdes et chrétiennes. La majorité sont opposés au PYD, au Tev-Dem et à la DSA pour des raisons qui leur appartiennent – j’y reviendrai. Ils ont cependant la liberté de mener leurs activités sans aucune restriction [13]. La seule chose qui leur soit interdite, c’est de posséder leur propre milice armée.

Les femmes et leur rôle

Les femmes sont largement acceptées et occupent une place importante, à tous les niveaux du Tev-Dem, du PYD et de la DSA. En vertu du système dit des « codirigeants » et des « coorganisateurs » (joint leaders and joint organizers), chaque direction de bureau, d’administration ou d’unité combattante doit inclure des femmes. En outre, les femmes ont leurs propres forces armées. Au sein des institutions, l’égalité hommes-femmes est complète.

Les femmes sont une force majeure, et sont très impliquées dans toutes les commissions des maisons du peuple, dans les comités, les groupes et les communes. Les femmes du Rojava ne forment pas seulement la moitié de la société : elles sont la moitié la plus efficace et la plus importante car si elles arrêtaient de travailler dans ces comités ou s’en retiraient, la société kurde pourrait bien s’effondrer. Beaucoup de femmes actives dans la politique ou dans la défense ont longtemps combattu avec le PKK dans les montagnes. Elles sont aguerries, résolues, dynamiques, responsables et courageuses.

Dans le Rojava, les femmes sont sacrées, et Abdullah Öcalan et les autres dirigeants du PKK-PYD ont pris très au sérieux leur rôle dans la reconstruction de la société, sous tous ses aspects. Dans la philosophie d’Öcalan, on ne verra le meilleur de la nature humaine que si la société redevient matriarcale, d’une façon moderne bien sûr [14].

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Deux miliciennes des YPG.
© Firat News

Malgré cette situation, et bien que toutes les femmes soient libres, les relations amoureuses et sexuelles sont rares pour les combattantes. Les militantes et les militants que nous avons rencontrés estiment que tout cela — amour, sexualité, relations — n’est pas d’époque car leur investissement dans la révolution passe avant tout. Quand j’ai demandé ce qui advenait lorsque deux combattant.e.s ou deux responsables politiques tombaient amoureux, on m’a répondu que nul ne pouvait l’empêcher, mais qu’il valait mieux qu’elles soient mutées des postes plus appropriés.

Cela ébahira bien des Européens. Comment peut-on vivre sans amour, ni sexe, ni relations amoureuses ? Pour moi, c’est tout à fait compréhensible. Je pense que c’est leur choix et, si les gens sont libres de choisir, alors il doit être respecté.

Néanmoins, si on laisse de côté les unités combattantes, le Tev-Dem et les autres partis, j’ai fait une curieuse observation : je n’ai pas vu une seule femme travaillant dans un magasin, une station-service, un marché, un café ou un restaurant. Pourtant, les femmes et les questions féminines sont bien plus avancées ici qu’au Kurdistan irakien, qui a pourtant disposé de vingt-deux ans pour établir ses propres lois, avec une marge de manœuvre bien supérieure. Ceci dit, on ne peut pas non plus dire qu’il y ait un mouvement de femmes spécifique ou indépendant au Kurdistan syrien.

Les communes

Les communes sont les cellules les plus actives des maisons du peuple. Il y en a partout, qui se réunissent une fois par semaine pour discuter des affaires courantes. Chaque commune est basée dans un quartier, un village ou une ville, et a son propre représentant à la maison du peuple.

Ci-dessous, la définition de la commune, tirée du Manifeste du Tev-Dem, traduit de l’arabe :

Les commes sont les plus petites cellules et les plus actives. En pratique, elles constituent une société prenant en compte la liberté des femmes, l’écologie, et où est instituée la démocratie directe.

Les communes œuvrent à développer et à promouvoir des commissions. Sans rien attendre de l’État, celles-ci cherchent par elles-mêmes des solutions aux questions sociales, politiques, éducatives, de sécurité et d’autodéfense. Les communes instituent leur propre pouvoir en construisant des organismes tels que les communes agricoles dans les villages, mais aussi des communes, coopératives et associations dans les quartiers.

Il faut former des communes dans la rue, les villages et les villes, avec la participation de toutes et tous les habitants. Les communes se réunissent chaque semaine, et prennent leurs décisions au grand jour, avec leurs membres de plus de 16 ans.

Nous sommes allés à une réunion d’une des communes basée dans le quartier de Cornish, à Qamişlo. Il y avait là 16 à 17 personnes, pour la plupart des jeunes femmes. Nous avons pu discuter de façon approfondie de leurs activités et de leurs tâches. Elles nous ont dit qu’il y avait 10 communes dans le quartier, composées chacune de 16 personnes. « Nous agissons un peu comme des travailleurs sociaux, nous ont-elles dit, avec tout ce que ça comporte : rencontrer les gens, assister aux réunions hebdomadaires, démêler les problèmes, veiller à la sécurité et à la tranquillité publique, collecter les ordures, protéger l’environnement et assister à la grande réunion pour débriefer ce qui s’est passé durant la semaine. »

Elles m’ont confirmé que personne, pas même les partis politiques, ne s’ingère dans les décisions prises collectivement, et en ont cité quelques-unes : « Nous souhaitions utiliser une vaste parcelle, dans une zone résidentielle, pour créer un petit parc. Nous avons demandé une aide financière à la mairie. Elle n’avait que 100 dollars à nous donner. Nous avons pris l’argent, et collecté 100 dollars supplémentaires auprès des habitants. » Elles nous ont fait visiter ce parc en nous expliquant : « Beaucoup de gens ont travaillé bénévolement pour terminer le travail, sans dépenser davantage d’argent. »

Elles nous ont donné un autre exemple : « Le maire voulait lancer un projet dans le quartier. Nous lui avons répondu que rien ne se ferait sans qu’on ait, au préalable, recueilli l’assentiment des habitants. Nous avons tenu une réunion, qui a rejeté le projet. Tout le monde n’ayant pas pu venir à la réunion, nous sommes allés maison par maison pour recueillir les opinions. Le rejet du projet a été confirmé à l’unanimité. »

Quand, à leur tour, elles ont voulu savoir s’il existait des structures similaires à Londres, je leur ai répondu qu’il y avait certes plusieurs groupements, mais malheureusement aucun qui ressemble au leur — uni, progressiste et engagé. Bref, je leur ai avoué qu’elles étaient bien plus avancées que nous. Surprise, déception et même frustration de leur part : comment leur région pouvait-elle être à un stade plus avancé qu’un pays qui a connu la révolution industrielle il y a des siècles !

L’opposition kurde et chrétienne

Comme je l’ai dit, il y a plus de 20 partis politiques kurdes dans le Rojava. Quelques-uns se sont ralliés à l’auto-administration, mais 16 autres non. Tandis que certains se retiraient de la scène, 12 autres s’unissaient au sein d’une coalition nommée Assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie, plus ou moins pro-Barzani, c’est-à-dire dans l’orbite du Parti démocrate kurde (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak.

Dans les années 1990, le sang a coulé entre le PKK et le PDK. De violents affrontements ont opposé les deux partis au Kurdistan irakien, faisant des milliers de morts. La plaie est encore à vif. Il faut avoir à l’esprit que le gouvernement turc soutenait le PDK dans sa lutte contre le PKK, aux confins de l’Irak et de la Turquie.

Le clan Barzani fait surtout grief à Abdullah Öcalan de se poser comme le leader national de tous les Kurdes.

L’auto-administration démocratique (DSA) mise en place au Kurdistan syrien sous l’égide du PYD et du PKK ne pouvait donc que déplaire à la Turquie et au GRK, son allié.

Tout ceci pour expliquer pourquoi le GRK s’oppose au Tev-Dem et à la DSA au Kurdistan syrien. Le PDK se préoccupe beaucoup de ce qui se passe dans le Rojava et, quoiqu’il advienne, cherche à tirer les marrons du feu. Il fournit donc une aide financière et des armes à certains partis locaux, dans l’idée de déstabiliser la région.

Notre rencontre avec les partis d’opposition a duré plus de deux heures, et la majorité d’entre eux étaient là. Nous leur avons demandé quels étaient leurs rapports avec le PYD, la DSA et le Tev-Dem. Sont-ils libres ? Ont-ils eu des militants persécutés ou arrêtés par les YPG-YPJ ? Disposent-ils de la liberté de s’organiser, de manifester ? Et d’autres questions de la sorte. A chaque fois, leur réponse a été : pas d’arrestation, pas de restriction à la liberté de manifester. Mais pas question pour eux de participer à la DSA.

Ils ont trois contentieux avec le PYD et la DSA.

Selon eux le PYD et le Tev-Dem ont trahi le peuple kurde, parce qu’ils ont laissé la moitié de Hesîçe (Hassaké) et une partie de Qamişlo (Kameshli) aux mains du régime de Damas, même si ses forces y sont limitées. Pour eux, cela revient à une compromission avec Bachar el-Assad.

Nous avons suggéré que cette politique “ni paix ni guerre” visait à stabiliser une situation qui a bénéficié à tout le monde dans la région, y compris aux partis d’opposition. Nous leur avons également dit, et ils devaient le savoir mieux que nous, que le PYD pourrait aisément chasser les soldats d’Assad de ces deux villes, au prix de quelques morts, mais la question est : qu’est-ce qui se passe après ?!

Assad ne veut pas renoncer à Hesîçe et, par conséquent, la guerre recommencerait avec son cortège de crimes, de persécutions, de bombardements, de villes et de villages détruits. Cela faciliterait par ailleurs une attaque de Daech ou d’Al Nosra. Cela provoquerait peut-être un affrontement général entre les troupes d’Assad, l’ASL et les organisations terroristes au sein du Rojava, détruisant tout ce qui a été accompli jusqu’ici. Ils n’ont pas répondu à cet argument.

L’opposition ne veut pas participer à la DSA, ni à la prochaine élection, qui aura lieu dans quelques mois si tout va bien. Primo, ils continuent d’accuser le PYD de collaborer avec le régime Assad, sans en apporter la preuve. Secundo, ils estiment que les élections ne seront pas libres puisque le PYD n’est pas un parti démocratique, mais bureaucratique. Pourtant, nous savons qu’il y a à peu près autant de militants du PYD que d’autres partis au sein de la DSA. Nous leur avons dit que s’ils croient dans le processus électoral, ils devraient y participer, pour une DSA plus démocratique et moins bureaucratique. Ils ont accusé le PYD de s’être retiré de la Conférence nationale kurde, impulsée par le GRK en août 2013 à Erbil.

Interrogés par la suite, les militants du PYD et du Tev-Dem ont protesté qu’ils avaient la preuve écrite qu’ils s’étaient engagés dans ce pacte, contrairement à l’opposition.

L’opposition veut mettre sur pieds ses propres milices, mais n’y est pas autorisée par le PYD. Interrogés, le PYD et le Tev-Dem ont confirmé : l’opposition peut avoir ses propres combattants, à la conditon qu’ils soient sous le commandement des YPG-YPJ. Pour eux, la situation est sensible et très tendue. Ils redoutent des heurts armés entre factions, et veulent pas laisser cela advenir. Le PYD dit qu’il ne veut pas reproduire les erreurs commises au Kurdistan irakien où, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, des organisations kurdes rivales se sont livrées des combats sanglants.

A la fin, ils nous ont demandé de retourner voir les partis d’opposition pour leur proposer, au nom du PYD et du Tev-Dem, tout ce qu’ils voulaient à l’exception de la liberté de créer leurs propres milices.

Quelques jours plus tard, à Qamişlo, nous avons rencontré, pendant près de trois heures, les leaders de trois partis kurdes : la branche syrienne du PDK (Partiya Demokrat a Kurdistanê li Sûriyê), le Parti du Kurdistan pour la démocratie et l’égalité en Syrie (Partiya Wekhevî ya Demokrat a Kurdî li Sûriyê) et le Parti de la démocratie patriotique kurde en Syrie. Ils ont plus ou moins répété leurs griefs contre la DSA et le Tev-Dem. Nous avons longtemps essayé de les convaincre que s’ils voulaient résoudre la question kurde, il fallait il soient indépendant du GRK et du PDK, et travaillent dans le seul intérêt de la population du Rojava. La plupart du temps, ils sont restés silencieux, sans répondre à nos arguments.

Quelques jours après, nous avons également rencontré les représentants de deux partis chrétiens et l’organisation de jeunesse chrétienne de Qamişlo, qui se participaient pas à la DSA ni au Tev-Dem, mais reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre et approuvaient leur politique. Ils reconnaissaient aussi le mérite des YPG-YPJ qui ont protégé la région contre l’armée syrienne et les groupes terroristes.

Malgré tout, les jeunes militants de Qamişlo n’étaient pas contents de la DSA et du Tev-Dem. Ils se plaignaient du manque d’électricité et de possibilité pour la jeunesse de s’impliquer. Ils cherchent donc une alternative à la DSA et au Tev-Dem car si la situation perdure, disent-ils, il n’y aura d’autre choix que l’émigration vers l’Europe.

Un responsable d’un parti présent à la réunion leur a répondu : « Que dis-tu, fils ? Nous sommes en pleine guerre. Ne voyez-vous pas combien de femmes, d’hommes, de personnes âgées et d’enfants sont tués tous les jours ?!! C’est un sujet grave. Dans cette situation, être au pouvoir n’a pas une grande importance ; nous pouvons utiliser d’autres moyens. Ce qui est important en ce moment c’est : être chez soi sans crainte d’être tué, pouvoir laisser nos enfants jouer dans la rue sans qu’ils soient enlevés ou tués. Nous sommes libres de nos activités, comme d’habitude, personne ne nous en empêche, nous ne sommes ni agressés ni insultés. Nous avons la paix, la liberté et la justice sociale… » Les membres des autres partis approuvèrent.

Avant de quitter la région, nous avons parlé avec des commerçants, des hommes d’affaires et des gens sur le marché. Tout le monde avait une opinion plutôt positive sur la DSA et le Tev-Dem. Ils étaient satisfaient de la paix, de la sécurité et de la liberté et pouvaient gérer leurs activités sans subir l’ingérence d’un parti ou d’un groupe.

La tranchée de la honte

En 2013, avec l’aide du gouvernement irakien, le Gouvernement régional kurde (GRK) a creusé une tranchée de deux mètres de profondeur et de deux mètres de large, sur environ 35 kilomètres de long, le long de la frontière avec le Kurdistan syrien. Les 12 premiers kilomètres ont été réalisés par le GRK, les 18 derniers par Bagdad. Sur la portion restante, le fleuve Tigre constitue un obstacle naturel.

Le KRG et le gouvernement irakien prétendent que la tranchée était une mesure de protection nécessaire à la paix et à la sécurité en Irak, y compris au Kurdistan. Ici, les gens se posent beaucoup de questions sur cette « protection ». Contre qui ? Contre quoi ? Daech ? Mais Daech ne peut pénétrer dans cette partie de la Syrie, gardée par les YPG-YPJ.

La majorité des Kurdes voient en réalité deux raisons à cette tranchée. D’une part, empêcher des réfugiés syriens, mais aussi le PKK et le PYD, d’entrer au Kurdistan irakien ; d’autre part, accroître l’efficacité des sanctions économiques prises contre le Kurdistan syrien pour l’obliger à accepter les conditions du GRK. Toutefois, je pense que les Kurdes de Syrie préfèreront subir la famine plutôt que de passer sous les fourches caudines du GRK. C’est pourquoi, dans tout le Kurdistan, a surnommé cette tranchée la « Tranchée de la honte ».

Les sanctions économiques ont fortement perturbé la vie dans la Cizîrê, où l’on manque de tout : médicaments, argent, médecins, infirmières, enseignants, techniciens et ingénieurs de l’industrie, notamment dans le secteur pétrolier. La Cizîrê, qui a des milliers de tonnes de blé à exporter, est contrainte de vendre son grain 200 à 250 dollars la tonne au gouvernement irakien, alors que celui-ci paie 600 à 700 dollars la tonne quand il l’achète ailleurs.

Dans le Rojava, cette attitude du GRK de Massoud Barzani — qui se qualifie lui-même de grand leader kurde — provoque l’incompréhension. Le 9 mai 2014, une grande manifestation pacifique contre la « Tranchée de la honte » a réuni plusieurs milliers de personnes à Qamişlo, à l’appel du Tev-Dem. On a pu y entendre plusieurs forts discours de différentes organisations, maisons du peuple, groupes et comités. Aucun de ces discours n’a créé de tensions. Les gens se rassemblaient principalement autour de l’idée qu’il fallait rétablir la fraternité, la coopération, et une bonne entente de chaque côté de la frontière, que tous les partis devaient se réconcilier et prononcer des paroles de paix et de liberté. La manifestation s’est achevée en fête de rue avec danses, chansons et hymnes.

Attentes et craintes

Où va le mouvement populaire du Rojava ? C’est difficile à dire, mais cela ne doit pas nous empêcher d’analyser et de réfléchir à son avenir. La victoire ou la défaite complète d’une expérience telle que la région n’en a pas connu depuis longtemps dépend de facteurs internes et externes.

Quoi qu’il arrive, nous devrons y faire face ; ce qui compte, c’est de résister, d’être volontaire et ambitieux, de ne pas capituler, de ne pas se décourager et de croire au changement. Rejeter le système actuel, saisir chaque occasion, cela est plus important, je pense, qu’une victoire temporaire. C’est la clef pour atteindre le but final.

[…]

L’affaiblissement du Tev-Dem

Comme nous l’avons vu, le Tev-Dem est l’âme du mouvement populaire, avec ses groupes, ses comités, ses maisons du peuple. Sans le Tev-Dem, pas d’Auto-administration démocratique (DSA). De façon générale, de l’existence du Tev-Dem dépend l’avenir du Rojava, et du modèle qu’il peut représenter pour l’ensemble de la région.

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Des adultes suivent des cours de langue kurde (interdits avant la révolution).
© Firat News

Il est difficile d’évaluer l’équilibre des forces entre le Tev-Dem et la DSA. J’ai eu le sentiment que quand le pouvoir de la DSA croissait, celui du Tev-Dem diminuait. L’inverse peut être vrai aussi.

J’ai soulevé cette question avec les camarades du Tev-Dem. Ils n’étaient pas d’accord. Ils estiment que plus la DSA sera forte, plus le Tev-Dem sera fort. En effet, ils voient la DSA comme un simple organe exécutif, mettant en œuvre les décisions prises par le Tev-Dem et ses organes. J’ai du mal à fixer mon opinion à ce sujet, l’avenir tranchera.

Le PYD et les structures des partis

Ce sont le PYD et le PKK qui sont derrière le Tev-Dem, et ces deux partis présentent toutes les caractéristiques des grands partis dans cette région du monde : hiérarchie dirigeants-dirigés, tous les ordres descendant du sommet vers la base. Les militants sont peu consultés sur les orientations mais sont très disciplinés, ont des règles des ordres à appliquer, et des relations confidentielles avec différents partis, au pouvoir ou non dans différentes régions du monde.

Et pourtant, le Tev-Dem est tout l’inverse. Beaucoup de ses militants ne sont membres ni du PKK ni du PYD. Ils croient à la révolution par en bas, n’attendent rien de l’État et des autorités, et participent aux réunions où les décisions sont prises souverainement, dans l’intérêt supérieur des habitants. Ensuite, ils demandent à la DSA de mettre en application leurs décisions. Et il y a encore beaucoup d’autres différences entre le PYD-PKK et le Tev-Dem.

La question est : comment se fait le compromis ? Est-ce le Tev-Dem qui suit le PYD-PKK, où bien est-ce eux qui suivent le Tev-Dem ? Qui contrôle qui ?

Je n’ai pas la réponse, je cherche encore, mais je pense qu’on sera bientôt fixés.

Une crainte : la sacralisation de l’idéologie et des idéologues

L’idéologie est un point de vue. Tout voir par le prisme de l’idéologie peut conduire à un désastre, car cela peut donner des réponses toutes faites, et des solutions déconnectées de la réalité. La plupart du temps, les idéologues cherchent le juste mot dans de vieux livres qui ne sont plus pertinents pour comprendre la situation actuelle.

Les idéologues peuvent être dangereux quand ils veulent imposer leurs idées tirées de ces vieux livres. Ils peuvent être bornés, rigides, inflexibles. Ils ne respectent pas les points de vue différents. Ils ont beaucoup de points communs avec les religieux, et certains marxistes ou communistes. Pour résumer, ils croient que l’idéologie, ou la pensée, crée l’insurrection ou les révolutions. Pour des non-idéologues comme quoi, c’est le contraire qui est vrai.

Il est regrettable que j’aie trouvé de nombreux idéologues au sein du PYD et du Tev-Dem, surtout quand nous en sommes venus à parler des idées d’Abdullah Öcalan. Il y a des gens qui ramènent Öcalan à tout propos dans les discussions. Ils ont une confiance totale en lui et, dans une certaine mesure, ils le sacralisent. Que ce soit de la foi ou de la crainte envers le leader, c’est effrayant, et cela ne présage rien de bon. Pour moi, rien ne doit être sacré et tout doit pouvoir être critiqué, et rejeté si besoin.

Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et beaucoup de choses positives qu’ils devront savoir pour être utiles à la société. Cependant, en plus, ces enfants apprennent l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le leader du peuple kurde. A mon sens, les enfants ne devraient pas être endoctrinés. On ne devrait pas leur enseigner la religion, la nationalité, la race ou la couleur. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquille jusqu’à ce qu’à l’âge adulte ils fassent leurs propres choix.

Le rôle des communes

J’ai déjà expliqué ce qu’étaient les communes. Leur mission doit évoluer. Elles ne peuvent pas rester cantonnées au traitement des problèmes locaux. Elles doivent accroître leur rôle, leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Certes, il est vrai que le Rojava est dépourvu d’usines, d’entreprises et d’une véritable infrastructure industrielle. Mais dans la Cizîrê, qui produit surtout du blé, l’agriculture occupe beaucoup de monde dans les petites villes et les villages. Et la région est riche en pétrole, gaz et phosphates, bien que la plupart des gisements soient hors d’usage du fait de la guerre ou du manque d’entretien avant même le soulèvement.

Les communes pourraient donc investir ces domaines, les placer sous contrôle collectif et distribuer leurs produits aux gens en fonction de leurs besoins. Ce qu’il resterait après la distribution pourrait être soit vendu, soit échangé contre du matériel, soit stocké. Si les communes ne s’élèvent pas à ces tâches et se limitent à ce qu’elles font actuellement, évidemment, leur tâche restera inachevée.

En conclusion

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’expérience du Rojava, et une foule de points de vue, de droite comme de gauche, des indépendantistes, des trotskistes, des marxistes, des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libertaires. Pour ma part, en tant qu’anarchiste, je ne vois pas tout en blanc ou tout en noir, je n’ai pas de solution toute faite, et je ne la cherche jamais dans de vieux livres. Je pense que la réalité et les événements créent les idées et la pensée, pas l’inverse. Je les observe avec l’esprit ouvert, et je m’efforce de les relier entre eux.

Quelques mots importants, cependant, au sujet des insurrections et des révolutions. La révolution ne se limite pas à l’expression d’une colère, elle ne se fait pas sur ordonnance ou sur commande, elle ne survient pas en vingt-quatre heures, n’est pas un coup d’État militaire, bolchevique ou une conjuration politicienne. Elle ne se limite pas au démantèlement de l’infrastructure économique et à l’abolition des classes sociales. Tout cela, c’est le point de vue des gauchistes, des marxistes, des communistes et de leurs partis. Ils voient la révolution ainsi parce qu’ils sont dogmatiques et mécanistes. Pour eux, la révolution et l’abolition des classes signifie le socialisme et la fin de l’histoire.

A mon avis, même si la révolution réussit, le désir d’autorité peut survivre au sein de la famille, dans les entreprises, les usines, les écoles, les universités et d’autres lieux et institutions. A cela peut s’ajouter la persistance des différences hommes-femmes et l’autorité des premiers, même sous le socialisme. En outre, il restera nécessairement un résidu de culture égoïste et cupide, hérité du capitalisme. Tout cela ne peut s’évaporer ou disparaître en peu de temps. Cela peut être une menace pour la révolution.

L’évolution de l’infrastructure économique et la victoire sur la société de classe ne garantissent pas la pérennité de la révolution. Je pense qu’une révolution culturelle, éducative et intellectuelle est nécessaire. Les gens n’aiment pas le système actuel et pensent pouvoir le changer. La tendance à la rébellion, le refus d’être exploité, l’esprit de révolte sont des choses très importantes pour maintenir la flamme de la révolution.

A partir de là, que dire de l’expérience du Rojava ?

Cette expérience dure depuis deux ans et marquera des générations. Les Kurdes de Syrie ont l’esprit rebelle, ils vivent en harmonie, dans une atmosphère de liberté, et s’accoutument à une culture nouvelle : une culture du vivre-ensemble dans la paix et la liberté, une culture de tolérance, de partage, de confiance en soi et de fierté, une culture de dévouement et de solidarité. En même temps, il est vrai que la vie est dure, qu’il y a pénurie de biens de première nécessité, et que le niveau de vie est bas, mais les gens sont accueillants, conviviaux, souriants, attentifs et simples. L’écart entre les riches et les pauvres est faible. Tout cela aide les gens à surmonter les difficultés.

Ensuite, les événements et l’environnement actuels ont changé beaucoup de choses. Ils ne supporteront pas une nouvelle dictature ; ils se battront pour leurs acquis ; ils ne tolèreront pas qu’on décide à leur place. Pour toutes ces raisons, ils résisteront au découragement, se dresseront de nouveau, lutteront pour leurs droits et résisteront au retour de l’ordre ancien.

Certains disent que tant que cette expérience aura Abdullah Öcalan, le PKK et le PYD derrière elle, elle court le risque de prendre fin et d’être remplacée par une dictature. C’est possible en effet. Mais même ainsi, je ne pense pas qu’en Syrie ou au Rojava, les gens puissent, plus longtemps, tolérer une dictature ou un gouvernement de type bolchevique. Nous ne sommes plus à l’époque où le gouvernement de Damas pouvait massacrer 30.000 personnes à Alep en quelques jours. Le monde a changé.

Il me reste à dire que tout ce qui s’est passé dans le Kurdistan syrien n’est pas seulement l’idée d’Öcalan, comme beaucoup le croient. En fait, cette idée est très ancienne, et Öcalan l’a développée en prison, en lisant des centaines de livres, en analysant les expériences et les échecs des mouvements nationalistes et communistes dans la région et dans le reste du monde. La base de tout, c’est qu’il est convaincu que l’État, quelle que soit son nom et sa forme, reste l’État, et ne peut disparaître s’il est remplacé par un autre État. Pour cela, il mérite d’être entendu.

Zaher Baher

 Notes:

[1] Kurdistana Rojava signifie “Kurdistan occidental”.

[2] Cizîrê est le nom kurde de cette région appelée Djézireh en français, et Al Jazera en arabe.

[3] L’opération Anfal, conduite par Ali Hassan al-Majid (« Ali le Chimique ») a duré de février à septembre 1988. Environ 2.000 villages ont été détruits et 182.000 personnes assassinées.

[4] Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est le principal parti révolutionnaire kurde en Turquie. Il fait référence pour toute la gauche kurde, qu’elle soit en Syrie (PYD) en Iran (PJAK) ou en Irak (PÇDK).

[5] De fait, le Tev-Dem est une coalition d’organisations dont le PYD est le centre de gravité.

[6] Les communes sont des conseils de quartier qui s’efforcent d’organiser la vie sociale (voir le passage qui leur est consacré.

[7] Élue le 21 janvier, l’Assemblée de la Cizîrê compte 101 sièges. La DSA est en fait une sorte de gouvernement autonome, doté de 22 commissions. Le canton de Kobanê a élu ses propres institutions le 22 janvier 2014 ; celui d’Efrîn, le 29 janvier. Lire Lire : « Les Kurdes syriens formeront leur gouvernement » sur Actukurdes.fr, le 10 juillet 2013, et « Syrie : Une ville libérée et 30 ‘djihadistes’ capturés par les Kurdes », le 17 février 2014.

[8] En réalité le “Contrat social” a été promulgué le 6 janvier 2014, donc avant l’élection de l’auto-administration.

[9] La politique de la “ceinture verte” était également dite de la « ceinture arabe ».

[10] En arabe, Al Ḥasaka ; en français, Hassaké.

[11] En arabe, Al Qāmišlī ; en français, Kameshli.

[12] Notamment l’Armée syrienne libre, le front Al Nosra ou l’État islamique.

[13] Un rapport de Human Rights Watch en date du 19 juin 2014 a en réalité signalé des arrestations arbitraires d’opposants politiques au PYD, des exactions commises à l’encontre de détenus et des affaires non élucidées d’enlèvement et de meurtre.

[14] A partir de la fin des annés 1980, Abdullah Öcalan a élaboré la théorie de la « Femme libre », évoquant un « âge d’or » mésopotamien fondé sur le matriarcat. Il ne s’agit pas d’une théorie féministe, mais elle a puissamment contribué à promouvoir la parité dans le mouvement kurde. A ce sujet, lire Grojean Olivier, « Théorie et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie », Critique internationale 3/ 2013 (N° 60), p. 21-35.