Rencontres avec la DAF à Paris

Des militants de l’Action Révolutionnaire Anarchiste de Turquie (DAF) seront à Paris prochainement. Afin de les rencontrer le Collectif Anarchistes Solidaires du Rojava organise deux soirées :

Le vendredi 13 février à la CNT, 33 rue des Vignoles (Métro Avron ou Buzenval) :

19h : Présentation de l’action militante de la DAF

20h30 : Concert en solidarité avec le Rojava avec  Dernière Mesure (Rap) – Entrée prix libre.

 

Le samedi 14 février au centre social l’Attiéké, 31 bd Marcel Sembat, Saint-Denis (métro Porte de Paris ou Gare de Saint de Denis):

19h30 : Débat sur la situation à Kobanê et la révolution au Rojava

 

Rencontres DAF

Kobanê enfin libérée !

Appel émanant du Conseil Démocratique Kurde en France (CDKF)

Manifestation samedi 31 janvier, 14h, Place de la République

Après 135 jours de combats acharnés et de lourds sacrifices, les combattant(e)s des Unités de Protection du Peuple (YPG et YPJ) ont libéré Kobanê, infligeant ainsi une défaite cuisante aux gangs de Daesh.

Malgré l’hostilité des Etats de la région, notamment de la Turquie qui a toujours soutenu Daesh et refusé l’ouverture d’un couloir pour l’acheminement de l’aide humanitaire et militaire, malgré la nette supériorité en armes de Daesh, les résistants de Kobanê ont combattu avec une détermination et un courage remarquables. Leur résistance a eu raison d’un ennemi de l’humanité.

Pour rendre hommage à tous ceux qui sont morts dans ce combat pour l’humanité,

Pour célébrer la résistance et la victoire de Kobanê,

Pour demander la reconnaissance du canton autonome de Kobanê et des autres cantons du Rojava,

Soyons nombreux samedi 31 janvier, à partir de 14h,
sur la Place de la République !
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Conseil Démocratique Kurde en France (CDKF)

Bataille de Kobanê

Actuellement, les forces kurdes contrôlent environ 80-85% de la surface de la ville de Kobanê. Les dernières contre-attaques des djihadistes ont échoué et ceux-ci ne cessent de perdre du terrain. La prise de la colline de Mistenûr au sud-est de la ville marque un tournant et pour le commandement des YPG/YPJ, le début de la phase finale de la libération de Kobanê. Plusieurs villages situés au sud et sud-est de la ville auraient déjà été libérés ces dernières 48h, pour la première fois en 4 mois.

Libération de la colline de Mistenûr, l’heure est venue de libérer Kobanê

Jeudi 22 janvier 2015

Biharin Kendal, l’une des commandantes des YPJ dans Kobanê, a déclaré que la prise de la colline de Mistenûr, première étape de l’opération pour libérer Kobanê, s’était achevée.

Pendant les combats au cours desquels, en octobre 2014, la combattante des YPJ Arin Mirkan a fait le sacrifice suprême, la colline de Mistenûr a gagné une importance symbolique en plus de son importance stratégique.

Les forces des YPG/YPJ ont lancé une opération pour chasser les bandes de l’EIIL hors de Kobanê il y a un mois, et après le nettoyage de nombreux points stratégiques, la colline de Mistenûr a aussi été libérée. En prenant Mistenûr, les YPG ont établi une position dominante sur l’ensemble de la ville de Kobanê, la route d’Alep et les routes utilisées par l’EIIL pour amener des renforts.

Biharin Kendal, commandante des YPJ, a parlé à Firat News Agency au sujet de l’opération pour la libération de Mistenûr.

Biharîn Kendal a expliqué comment les forces des YPG et YPJ avaient vaillamment défendu la colline de Mistenûr lorsque les bandes d’EIIL avaient attaqué en octobre 2014. Elle a dit que les combattants des YPG et YPJ avaient opposé une résistance héroïque avec des armes légères, face à une force largement plus importante en possession de chars et d’armes lourdes.

« Nous avons défendu la colline en dépit d’une puissance de feu inférieure »

Biharin Kendal a ajouté que le sacrifice consenti par Arin Mirkan, qui s’est fait exploser parmi les membres de l’EIIL au moment où ils prenaient la colline, symbolisait l’héroïsme affiché par les combattants des YPG et YPJ.

« Après la chute de Mistenûr, nous avons continué notre résistance dans la ville »

Biharin Kendal a déclaré : « quand les bandes de l’EIIL sont entrées dans la ville après la prise de Mistenûr, nous avons déclaré que nous allions transformer la ville en un enfer pour eux. Nous nous sommes battus dans chaque maison et dans chaque rue, nous avons versé notre sang et perdu nos camarades. Mais nous savions que nous pourrions reprendre Mistenûr et nos plans ont porté leurs fruits ».

« Avec la reprise de Mistenur, la première étape est achevée, nous allons maintenant libérer Kobanê »

Biharin Kendal dit que la prochaine étape est de nettoyer toute la ville des bandes et de déclarer la victoire finale.

« Quelques jours avant, nous avons mis les drapeaux des YPJ et des posters du leader Apo dans nos sacs prêts à les accrocher sur la colline de Mistenûr. Nous n’avions aucun doute que nous prendrions Mistenûr, et quand nous l’avons fait, nous avons accroché les affiches de nos martyrs. En reprenant la colline nous avons rempli les souhaits d’Arin Mirkan et de nos autres camarades qui sont tombés dans la lutte ».

Biharin Kendal a expliqué les avantages d’avoir pris le contrôle de Mistenûr, ajoutant que l’EIIL ne serait plus en mesure de se déplacer librement sur la route d’Alep ou sur la route menant à la frontière de Tel Abyad. Elle a dit que « nous avons maintenant le contrôle de toute la ville et des villages à l’est et au sud. Nous allons maintenant écraser les bandes dans les quartiers de l’est où ils ont le dos au mur. En temps de guerre, quand vous prenez le point le plus stratégique, cela signifie que la fin est proche pour l’ennemi ».

« Il est difficile de freiner nos combattants »

Biharin Kendal dit que le moral et l’esprit des combattants étaient à un niveau record, ajoutant qu’ils attendaient avec impatience le coup final contre les bandes de l’EIIL. Elle a ajouté que les combattants « nous demandent d’en finir avec les bandes de l’EIIL. La faim et la fatigue n’ont pas d’importance pour eux. Nous constatons qu’il est difficile de les retenir ».

« Nous promettons la victoire finale à notre peuple »

Biharin Kendal a remercié les personnes qui ont maintenu des veillées le long de la frontière pendant des mois, ajoutant que la victoire finale dans Kobanê était proche. « Nous promettons que nous allons offrir la victoire à toutes les mères héroïques du Kurdistan qui ont perdu des enfants, et nous allons continuer la lutte dans laquelle nos camarades sont tombés jusqu’à la fin. Kobanê et la résistance triompheront », a-t-elle ajouté.

Source : http://en.firatajans.com/news/news/mistenur-is-liberated-now-for-kobane.htm

Une vidéo ici (ah, les drones !) : https://www.youtube.com/watch?v=Xrgm5UA7mTA&feature=youtu.be&a

2 cartes en date du 24 janvier 2015

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Autres nouvelles

Hasakah – Syrie

Le 17 janvier, de violents combats ont opposé les forces loyalistes syriennes (Forces de Défense Nationale, des unités auxiliaires de l’Armée arabe syrienne) aux forces kurdes (et leurs alliés syriaques) dans la province de Hasakah (où se trouve le canton kurde oriental de Cizîrê) et dans la ville du même nom. Les combats se sont déroulés dans trois quartiers de la ville, les pro-Assad ayant été aidés par des hélicoptères de l’armée balançant des barils d’explosifs, notamment sur un quartier kurde faisant de nombreuses victimes et sur une colonne de renforts des YPG en provenance de Qamishli. Après avoir perdu du terrain, les Kurdes ont lancé une contre-offensive et repris le terrain perdu, prenant même possession d’un poste de police et faisant une trentaine de prisonniers. Plusieurs victimes de part et d’autres. Pendant ce temps, Daesh en a profité pour prendre des positions au sud-ouest de la ville.

Hasakah est une zone stratégique pour l’EI car elle se trouve sur la route qui relie les deux principales villes tenues par les djihadistes, Raqqa en Syrie et Mossoul en Irak. C’est aussi le verrou qui protège le canton kurde de la Jazîra (Cirîzê) juste au nord.

C’est aussi le dernier bastion du régime dans la région, s’appuyant sur une forte proportion de populations arabes dans cette partie méridionale de la province et dans sa capitale. Un cessez-le-feu est intervenu au bout de 3 jours entre l’armée syrienne, les cheiks arabes de la ville et les YPG.

L’interprétation de ces combats.

Pour l’opposition syrienne, ce serait là une mise en scène visant à faire croire qu’il y a une opposition entre les Kurdes et le régime alors que, selon elle, ce n’est pas vrai. Cette mise en scène servirait à légitimer la présence des Kurdes comme force belligérante à la conférence de Moscou. Point de vue que l’on retrouve sur ce blog : http://syrie.blog.lemonde.fr/2015/01/21/fin-de-la-lune-de-miel-ou-simple-eclipse-dans-les-relations-entre-le-regime-syrien-et-le-pyd/.

Pour les forces du régime d’Assad, les Kurdes sont devenus les alliés de la coalition dirigée par les USA et sont donc passés dans le camp ennemi, la preuve étant qu’ils sont invités à Moscou.

Les Kurdes ont tendance à y voir le début d’une alliance entre Daesh et le régime pour se partager la région du nord-est syrien et remonter vers le nord (Qamishli) pour faire assiéger la « capitale » de la Jazîra et faire éclater en deux le plus grand canton kurde du Rojava. La crainte des Kurdes est que le retrait probable des djihadistes de Kobanê sanctionnant leur défaite pourrait bien se traduire par le déplacement massif de combattants sur un nouveau front plus à l’est, pour y mener une nouvelle offensive, sur Hasakah cette fois.

Sinjar (Shengal en kurde) – Irak.

Bataille en cours depuis plusieurs semaines pour reprendre toute la région et la ville des Kurdes yézidis de Sinjar. Combats contre l’EI dans lesquels s’affrontent d’un côté les peshmergas du KRG de Barzani, et les Hêzên Parastina Şengal (HPŞ, Forces de Défense de Shengal) créées par le PDK et de l’autre, les unités combattantes liées au PKK (HPG et YJA-Star), les YPG/YPJ des Kurdes de Syrie, leurs alliés syriaques de la Jazîra (que les syriaques appellent Gozarto) du MFS (Mawtbo Fulhoyo Suryoyo, Conseil Militaire Syriaque) ainsi que les Yekîneyên Berxwedana Şengalê (YBŞ, Unités de Résistance de Shengal), crées en août 2014, proches du PKK/PYD, équipés d’armes légères et entrainées à la guérilla.

Pour ou contre la création d’un canton autonome

Les mouvements de la gauche kurde ont décidé de proclamer la création d’un canton autonome de la région de Sinjar. Le 14 janvier, une assemblée de 200 membres s’est réunie dans la zone libérée des monts Sinjar. Cette Assemblée des Yézidis de Sinjar a regroupé entre autre des réfugiés de deux camps ainsi que des représentants de Yézidis qui avaient trouvé refuge dans la montagne.

http://diclenews.org/en/news/content/view/440093?page=7&from=1923065108

http://diclenews.org/en/news/content/view/440127?page=7&from=1923065108

Mais les composantes traditionnelles et soutenues par le KRG de Barzani ont déclaré qu’ils s’opposaient à cette création, déclarant que c’était une initiative du PKK qui n’a rien à faire dans cette région. La région de Sinjar, peuplée essentiellement par des Kurdes yézidis, ne fait pas partie du territoire du KRG mais est situé en Irak. Les peshmergas du KRG ont fui lors de l’offensive djihadiste en août 2014 et c’est une intervention vigoureuse de la guérilla du PKK et celle du PYD qui a permis de créer un corridor humanitaire par lequel presque tous les réfugiés des monts Sinjar ont pu s’enfuir, soit vers le Kurdistan d’Irak soit vers le canton kurde de Cizîrê en Syrie.

Mais ce corridor n’a pu être maintenu. Il y a actuellement une offensive pour libérer la ville de Sinjar et nettoyer la région de toute présence djihadiste. Les peshmergas, organisés selon le schéma d’une armée classique et disposant d’un meilleur armement depuis les dernières livraisons de la coalition, tente de prendre de vitesse les autres unités combattantes par le nord-est, essentiellement les HPG-YJA-Star, YPG et YPJ, Yézidis des YBŞ, organisées et entrainées sur le principe de la guérilla, qui attaquent par le nord-ouest et l’ouest.

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Un conflit principal et d’autres conflits simultanés

Il y a donc une opération de grande envergure contre l’EI dans cette province de Ninive du nord de l’Irak (qui comprend Mossoul). Et parallèlement, se déroule une bataille d’influence entre le KRG/PDK des Kurdes d’Irak (alliés avec l’armée irakienne et la coalition occidentale pour que l’Etat irakien récupère la souveraineté de la province de Ninive) et la « gauche kurde » et ses alliés qui veut pousser son avantage dans la mise en place de son « modèle » d’autonomie territoriale et politique. Avec nombre d’inconnues : les Assyriens d’Irak (chrétiens), qui ont constitué leurs propres unités combattantes dans la province (les NPU – Niniveh Plain Protection Unit), ainsi que les NPF (Niniveh Plain Forces, proches du MFS de la Jazîra) réclament plus d’autonomie dans le futur ; l’armée irakienne n’a pas les moyens de libérer Mossoul, dans l’immédiat du moins, et officiellement, les peshmergas ne veulent pas s’en charger seuls car il y aurait le risque sérieux de déclencher un conflit ‟ethnique” arabo-kurde.

Beaucoup d’analystes considèrent que la « bataille de Mossoul » et de la province de Ninive pourrait commencer à être livrée au printemps.

A suivre.

Comment Cizre est devenue une zone de combat

Le 09 janvier 2015

Au cours des dernières semaines, deux jeunes de 14 et 12 ans ont été assassinés dans la ville de Cizre (province du sud-est de la Turquie) par la police turque. Voici un article écrit après le premier décès (6 janvier) qui décrit la situation actuelle dans cette ville à majorité kurde de Turquie, qui est devenu un lieu de conflit entre Kurdes, islamistes contre mouvements de gauche, dans le contexte de la domination d’un État colonial, policier et pro-islamiste.

Lorsque je suis descendu de l’avion à l’aéroport de Serafettin Elci, les chauffeurs de taxi qui m’entouraient voulaient parler de ce qui se passait à Cizre (dans le sud-Turquie à majorité kurde) plutôt que négocier le prix de la course. Ils posaient tous la même question : « Il y a une guerre en cours ici. Personne n’a rien écrit à ce sujet. Pourquoi avez-vous tant tardé à venir ? »

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Quand nous sommes entrés dans Cizre, cela empestait le gaz au poivre. Dans la ville, avec les rideaux des magasins baissés, les gens ne sortent pas sauf s’ils y sont obligés. A part les boulangeries et les pharmacies, la plupart des autres magasins sont fermés.

Nous nous sommes dirigés vers le quartier Cudi, où les combats ont été les plus importants. Des dizaines de milliers de personnes ont fui les villages des régions de Siirt, Eruh et Mardin dans les années 1990 et ont cherché refuge à Cizre. Dans Cudi, où vit un quart de la population de Cizre, la première chose que vous remarquez ce sont les graffitis sur les murs : « YDG-H, Kobanê résiste, le YDG-H, Pionniers de la Révolution !» (le YDG- H est le Mouvement de la Jeunesse Patriotique Révolutionnaire du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK). C’est comme ça que l’on comprend qui gouverne dans la zone où l’on se trouve.

En ce moment, il y a des tranchées dans toutes les rues de Cudi. La première a été creusée le 7 octobre, lorsque les manifestations pro-Kobanê ont commencé. Cizre, qui a accueilli des milliers de Kurdes syriens et de Yézidis après les attaques lancées par l’ISIS [maintenant État islamique], est situé en face de la ville syrienne de Derik, qui est maintenant sous le contrôle des YPG kurdes (Unités Défense du Peuple, le bras armé de Parti de l’Union démocratique, PYD). Il est normal que plus d’une personne de chaque famille combatte dans les rangs des YPG. Il est devenu normal que chaque mois soit tué au moins l’un des combattants des YPG de Cizre.

Le fort soutien de Cizre aux YPG n’est pas une surprise. Après les manifestations sanglantes des 6-7 octobre en appui à Kobanê, la première tranchée a été creusée dans Cudi après des rumeurs d’une éventuelle opération de police de grande envergure. Des centaines de tranchée de deux mètres de profondeur ont été rapidement creusées dans les quartiers Cudi, Sur et Nur. Aujourd’hui, seules quatre routes relient ces quartiers avec le centre-ville. Les autres sont impraticables en voiture. Abfullah Y. de Cudi nous dit que les gens essayaient de se défendre en creusant des fossés. Il déclare : «Au moins un membre de chaque famille de Cizre sert dans les YPG. L’offensive de l’ISIS contre Kobanê et l’attitude de passivité de Turquie nous ont tous choqués. Ce furent des rumeurs d’une opération de police contre ceux qui ont participé aux manifestations des 6-7 octobre qui ont conduit au creusement des tranchées ».

Avec la résurgence de Hüda-Par [le Hezbollah kurde (1)] avec les événements des 6-7 octobre, la pellicule du film de Cizre a commencé à se rebobiner. Il y a eu des affrontements dans les rues entre le Hezbollah turc (Kurde) et le PKK dans les années 1990. Le quartier de Cudi était alors sous le contrôle du PKK, celui de Nur était sous la domination du Hezbollah, et le reste étaient sous le contrôle de l’Etat. Les combats de rue ont repris le 27 décembre 2014. Lorsque quatre personnes ont été tuées dans le bastion du Hüda-Par de Nur au cours des affrontements entre YDGH et Hüda-Par, des centaines de tranchées ont été creusées dans Cudi et Nur l’YDG H est établi.
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Un habitant qui vit dans le quartier de Sur, qui est patrouillé par des véhicules blindés de la police 24 heures sur 24 déclare, « Depuis le 27 décembre, personne ne sort le soir. Nous entendons des coups de feu tous les soirs. Pendant la journée, nous ne pouvons pas sortir à cause de l’odeur de gaz au poivre. Chaque jour, quelqu’un meurt mais personne ne sait qui tue et pourquoi. Maintenant, nous ne pouvons plus aller dans les autres parties de la ville. Nous sommes revenus aux années 1990. »

Nous nous rendons dans la rue Ziraat, où le 6 janvier, Umit Kurt, âgé de 14 ans a été visé au cœur et tué. Les habitants disent qu’ils étaient parvenus à un accord informel pour le remblayage de leur rue. « Le travail avait déjà commencé quand un véhicule blindé de patrouille de la police est entré dans la rue et qu’ils ont commencé à tirer au hasard. Ümit Kurt a été frappé au cœur et a été tué », déclare un des habitants. Les gens disent qu’ils veulent maintenir les tranchées si cela signifie la protection de leur vie.
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Les commerçants, qui doivent souvent fermer boutique, sont dans une situation difficile. L’un d’eux nous déclare : «Nous avons ouvert ce matin, et maintenant à midi, nous fermons parce qu’il y a un enterrement. Baisser les rideaux nuit à notre business, mais ceux qui meurent sont nos enfants. Leurs vies sont plus importantes que faire de l’argent ».

Les écoles de ce quartier tendu sont ouvertes, mais les enfants ont peur d’aller régulièrement en classe. Salih Gokalp, un enseignant, a déclaré que les incidents perturbent l’éducation des enfants. La plupart des victimes sont jeunes en âge d’aller au lycée. Il fait remarquer que les familles préfèrent garder leurs enfants sans éducation plutôt que de risquer leur vie.

Nous avons visité Cudi de nuit. Il n’y avait personne dans les rues. A 23h30, l’électricité est d’abord coupée dans toute la zone comme tous les soirs, ensuite, il y a eu une fusée éclairante suivie par des tirs qui ont duré une demi-heure. Le jeune homme qui était avec nous a déclaré : « Bienvenue à Cizre ».

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Article original : Cizre: Hendek savaşından adım adım 90’lara! : http://www.radikal.com.tr/radikal.aspx?atype=haberyazdir&articleid=1268329

Article en anglais : Al-Monitor (http://www.al-monitor.com/pulse/security/2015/01/turkey-syria-kurds-kobane-cizre.html#)

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Depuis la publication de cet article, le jeune Nihat Kazanhan, âgé de 12 ans, est mort d’une balle reçue en plein tête dans la nuit du 14 au 15 janvier.

http://kedistan.fr/2015/01/15/un-enfant-de-12-ans-abattu-par-balles-apres-un-rassemblement-a-cizre/

L’attaque contre Nihat Kazanhan a eu lieu après un discours d’un député du Parti démocratique populaire (HDP), pro-kurde, lors d’un rassemblement. Selon les témoins, des groupes de policiers se trouvaient dans le secteur au moment où le jeune garçon a été tué.

Cela porte à 6 le nombre de tués depuis trois semaines

  1. Le ‟Parti de Dieu” des Kurdes de Turquie n’a rien à voir avec le Parti du même nom du Liban. Le Hüda-Par (Hür Dava Partisi, Parti de la Cause Libre) qui lui a succédé en 2012 est sunnite fondamentaliste, solidaire des djihadistes.

PAS DE COMPLICITE AVEC LA TURQUIE ET DAESH

photo action

Devant le Ministère des affaires étrangères en France

La Turquie enferme les combattants et combattantes Kurdes dans Kobane en bloquant les issues nord de la ville, empêchant ainsi les renforts et les approvisionnements en armes.

Depuis début décembre, la Turquie permet a Daesh d’attaquer directement Kobane depuis son propre territoire.

La Turquie a réprimé dans le sang les manifestations de soutien a Kobane : près de 50 morts.

Même si Hollande s’est fendu d’une phrase le 14 octobre disant que la Turquie doit absolument ouvrir sa frontière, tacitement la France est alignée sur l’axe Turquie-Quatar-Arabie Saoudite, qui sont les principaux fournisseurs de l’aide financière et matérielle aux combattants de Daesh.

La position de la France vise a faire de la Syrie un régime Islamiste Sunnite, qui deviendra, en outre une colonie/protectorat des puissances régionales, en particulier la Turquie.

Celle-ci est de loin, la principale puissance militaire et verrait bien la région placée une fois de plus sous la coupe d un nouvel empire Ottoman et un nouveau marché juteux pour les multinationales.

PAS DE COMPLICITE AVEC LE PROJET D’ANEANTISSEMENT DE L’AUTONOMIE KURDE EN SYRIE.

VIVE LA REVOLUTION DU ROJAVA.

Des anarchistes iraniens déclarent leur soutien au peuple kurde

Une organisation anarchiste iranienne a déclaré son soutien à tous les Kurdes et à leur lutte pour la liberté, dénonçant l’alliance cachée du capitalisme et du fondamentalisme religieux.

Se présentant comme « anarchistes de la langue Farsi », l’organisation « Black Block d’Iran et Réseau de solidarité anarchiste » affirme dans un communiqué son soutien au peuple kurde.

Les Kurdes s’imposent aujourd’hui comme la seule force démocratique au Moyen-Orient, proposant un projet de confessionnalisme démocratique, toute en prouvant qu’ils sont le seul rempart contre la barbarie de l’Etat islamique.

« Nous, anarchistes de langue Farsi, exprimons avec force notre solidarité avec vous et nous exprimons notre extrême colère quant à l’injustice que subissent enfants, hommes et femmes, pour le profit du capital, des occupants, des criminels de guerre, des hommes d’Etat tyranniques.  Nous anarchistes, considérons que les droits des Kurdes et des Palestiniens sont tellement liés les uns aux autres qu’ils devraient être reconnus comme ne faisant qu’un. »

Pour ces anarchistes, « les impérialistes en tout genres, main dans la main avec le régime islamique d’Iran, sont en train de ruiner la vie de personnes innocentes de cette planète tant au niveau régional qu’à l’échelle mondiale. »

« En premier lieu les dirigeants occidentaux déclarent se battre contre l’islamisation, mais au lieu de fournir aux résidents musulmans l’éducation gratuite et universelle, construisent de plus en plus de mosquées qui ne les libèrent pas de l’ignorance » peut-on lire dans la déclaration de soutien aux Kurdes.

Ils rappellent que «les réseaux sociaux de médias sur Internet ont mis en lumière que les Républicains sous John McCain comme les Démocrates sous Hillary Clinton, ont admis sans honte comment ils ont créé ‘L’Etat islamique’ (Daesh / ISIS), avec pour résultat que les gens du Moyen-Orient seront sacrifiés comme du bétail. »

« D’autre part, les régimes fascistes de Turquie, de Syrie, d’Iran, d’Arabie saoudite et d’Israël ont transformé la terre des peuple syriens, irakiens, palestinien et kurdes en un champ de commerce militaro-politique entre eux, qui détruit la vie de millions d’enfants innocents, de femmes et d’hommes » ajoutent-ils.

Selon le groupe anarchiste, « le monde prend conscience du racket exercé par les forces sanglantes de Daesh / ISIS qui profitent de milliards de dollars en vendant du pétrole à de grandes puissances tout en étant supportées militairement par des gouvernements oppressifs et réactionnaires de la région. »

« Chers Kurdes, nous croyons qu’à ce point de l’histoire, où une telle guerre ruineuse se passe contre vous tous, contre vos maisons et vos vies, notre tâche n’est pas seulement de vous aider mentalement mais aussi physiquement et nous sommes avec vous coude à coude, et nous allons continuer à lutter pour la liberté.

Vive la lutte de tous les peuples opprimés

Vive la liberté, l’égalité et la justice sociale

Pour détruire l’alliance cachée du capitalisme et du fondamentalisme religieux, Daesh, le sionisme, le Hamas, le Hezbollah du Liban, le régime islamique d’Iran et tous les autres réactionnaires. »

– See more at: http://www.actukurde.fr/actualites/684/des-anarchistes-iraniens-declarent-leur-soutien-au-peuple-kurde.html#sthash.sIWjnL9i.dpuf

De retour du Rojava : impressions et réflexions

Par Janet Biehl / David Graeber

Ce texte a été publié le 30 décembre sur le site de l’OCL qui a assuré la traduction au français.

Ces derniers mois, parler du Kurdistan syrien, c’était parler de la bataille de Kobanê, de ce qui s’y joue et de sa signification. Or dans cette dernière, l’expérience sociale et politique originale de l’autonomie proclamée du Rojava occupe pratiquement tout l’espace… quand elle n’est pas justement niée ou dénigrée, au profit de considérations géostratégiques mettant en scène les seules puissances impériales, leurs intérêts et leur défense des cadres nationaux existant dans la région. D’où l’intérêt d’y revenir, pour apprendre, en savoir plus, faire connaître et de tenter de comprendre. Ce qui signifie aussi, par définition, poser des questions.

Début décembre 2014, un groupe d’une dizaine de personnes (activistes, étudiants, universitaires) de différents pays d’Europe et des États-Unis, ont visité la plus grande région du Rojava (Kurdistan de Syrie) pendant 10 jours. Tournée de personnes a priori sympathisantes et solidaires de l’expérience en cours autant que voyage d’étude du « modèle kurde » avec de multiples rencontres, discussions, visites d’écoles, de conseils communaux, d’assemblées de femmes, de coopératives et de diverses réalités nées de la “révolution du Rojava”.

Voici deux premiers ‟compte rendus” que nous avons reçu. L’un est de Janet Biehl, proche des idées de Murray Bookchin sur l’écologie sociale et le communalisme libertaire. L’autre, sous la forme d’une interview publiée dans un quotidien turc, de David Graeber, anthropologue, activiste anarchiste issu du mouvement altermondialiste et engagé dans le mouvement Occupy Wall Street, et beaucoup plus connu pour ses écrits, en particulier son ouvrage sur l’histoire de la dette.

Un troisième texte, qui aborde un peu plus les questions de classe dans le processus en cours, sera disponible dans le numéro à paraître de Courant Alternatif (janvier 2015).


Mes impressions du Rojava

par Janet Biehl (*)

Publié le 15 décembre 2014

Du 1er au 9 décembre, j’ai eu le privilège de visiter le Rojava dans le cadre d’une délégation d’universitaires d’Autriche, d’Allemagne, de Norvège, de Turquie, du Royaume-Uni et des États-Unis.
Nous nous sommes retrouvés à Erbil, en Irak, le 29 novembre et avons consacré la journée du lendemain à nous renseigner sur ce pétro-État connu sous le nom de Gouvernement régional kurde (KRG), avec sa politique pétrolière, sa politique clientéliste, ses partis rivaux (PDK et UPK) et ses aspirations apparentes à imiter Dubaï. Nous en avons rapidement eu assez et le lundi matin nous avons été soulagés de nous rendre jusqu’au Tigre, où nous avons traversé la frontière avec la Syrie et sommes entrés dans le Rojava, la région autonome majoritairement kurde du nord de la Syrie.

Le lit du Tigre était étroit, mais la société en pleine révolution sociale et politique que nous avons rencontrée sur la rive opposée ne pouvait pas être plus différente que celle du KRG. Quand nous avons débarqué, nous avons été accueillis par les Asayis, ou forces de sécurité civiles de la révolution ; les Asayis rejettent l’étiquette de police, car la police sert l’État, alors qu’eux servent la société. Au cours des neuf jours suivants, nous allons explorer l’autogouvernement révolutionnaire du Rojava dans un état d’immersion totale à l’ancienne (nous n’avons pas eu accès à Internet pour nous distraire).
Les deux organisateurs de notre délégation – Dilar Dirik (talentueuse doctorante à l’Université de Cambridge) et Devris Çimen (leader de Civaka Azad, le Centre kurde pour les relations publiques en Allemagne) – nous avaient préparé une tournée intensive des différentes institutions révolutionnaires.
Le Rojava se compose de trois cantons non contigus géographiquement ; nous ne verrons que celui situé le plus à l’est, Cizîrê, à cause de la guerre en cours avec l’État islamique qui fait rage à l’ouest, en particulier à Kobanê. Mais partout où nous sommes allé, nous avons été chaleureusement accueillis.

Au début, la vice-ministre des Affaires étrangères, Amina Ossi, nous a présenté l’histoire de la révolution. Le régime baasiste, un système de pouvoir à parti unique, avait depuis longtemps insisté sur le fait que tous les Syriens étaient des Arabes et a tenté d’‟arabiser” de quatre millions de Kurdes du pays, en réprimant leur identité et en retirant la citoyenneté à ceux qui s’opposaient. Après que les groupes d’opposants tunisiens et égyptiens se soient insurgés au cours du Printemps arabe de 2011, les Syriens rebelles, pour se soulever, se sont lancés dans une guerre civile. Au cours de l’été 2012, l’autorité du régime s’est effondrée dans le Rojava et les Kurdes n’ont pas eu trop de mal à convaincre de façon non violente ses fonctionnaires de partir. Les Rojavans (je vais les appeler ainsi parce que, s’ils sont Kurdes pour la plupart, il y a aussi des Arabes, des Assyriens, des Tchétchènes et d’autres) ont dû faire face à un choix : s’aligner soit avec le régime qui les avait persécutés, soit avec les groupes de combattants de l’opposition, le plus souvent islamiques.

Les Kurdes de Rojava étant relativement laïcs, ils ont refusé les deux bords et ont préféré décider de se lancer dans une Troisième Voie, fondée sur les idées d’Abdullah Öcalan, le leader kurde emprisonné qui a repensé la question kurde, la nature de la révolution et une modernité alternative à l’État-nation et au capitalisme. Initialement, sous sa direction, les Kurdes avaient combattu pour un État, mais il y a plusieurs décennies, toujours sous sa direction, leur objectif a commencé à changer : ils rejettent maintenant l’État en tant que source d’oppression et à la place s’efforcent de conquérir l’autonomie, une démocratie populaire. En s’inspirant de manière éclectique de diverses sources situées dans l’histoire, la philosophie, la politique et l’anthropologie, Öcalan a proposé le Confédéralisme Démocratique, nom donné à un programme global comprenant une démocratie de bas en haut [bottom-up], l’égalité des genres, l’écologie et une économie coopérative. La mise en œuvre de ces principes, dans les institutions non seulement de l’autogouvernement démocratique, mais aussi dans l’économie, l’éducation, la santé et les questions de genre, est appelé Autonomie Démocratique.

Sous leur Troisième Voie, les trois cantons du Rojava ont déclaré l’Autonomie Démocratique et l’ont formellement établie dans un ‟contrat social” (le terme non étatiste utilisé à la place de ‟constitution”). En vertu de ce programme, ils ont créé un système d’autogouvernement populaire, basé sur des assemblées communales de voisinage (comprenant plusieurs centaines de ménages chacune), auxquelles n’importe qui peut participer et avec le pouvoir s’exerçant de bas en haut par des députés élus au niveau de la ville et des cantons.
Lorsque notre délégation a visité un quartier de Qamislo, nous avons assisté à une réunion du conseil populaire local, où l’électricité et les questions relatives aux femmes, la résolution de conflits et les familles des martyrs étaient discutés ; des hommes et des femmes avaient pris place, étaient assis et participaient ensemble. Ailleurs dans Qamislo, nous avons assisté à une assemblée de femmes qui s’attaquait aux problèmes spécifiques à leur genre.

Le genre est d’une importance particulière pour ce projet d’émancipation humaine. Nous avons rapidement réalisé que la Révolution du Rojava est fondamentalement une révolution de femmes. Cette partie du monde est traditionnellement une terre d’extrême oppression patriarcale : être née femme, c’est courir le risque d’abus violents, le mariage dès l’enfance, les crimes d’honneur, la polygamie, et plus encore. Mais aujourd’hui, les femmes du Rojava s’affranchissent de cette tradition et participent pleinement à la vie publique : à tous les niveaux de la politique et de la société, le leadership institutionnel ne consiste plus en une position unique, mais en deux, un homme et une femme, tous deux responsables, par souci d’égalité de genres mais aussi pour que le pouvoir ne soit pas concentré dans les mains d’une seule personne.

Les représentantes des Yekitiya Star, l’organisation qui chapeaute les groupes de femmes, ont expliqué que les femmes sont essentielles pour la démocratie – elles ont même défini, de façon saisissante, que ce qui s’oppose à la liberté des femmes n’était pas tant le patriarcat que l’État-nation et la modernité capitaliste. La révolution des femmes vise à libérer tout le monde. Les femmes sont à cette révolution ce que le prolétariat était pour les révolutions marxistes-léninistes du siècle passé. Elle a profondément transformé non seulement le statut des femmes, mais tous les aspects de la société.

Même ceux qui sont traditionnellement des mâles comme les militaires. Les Unité de Protection du Peuple (YPG), qui ont été rejoints par les YPJ, des unités de femmes, dont les photos sont maintenant mondialement connues, défendent la société contre les forces djihadistes de l’ISIS et d’Al-Nosra avec des kalachnikovs et avec, peut-être tout aussi redoutablement, un engagement intellectuel et émotionnel féroce, non seulement pour la survie de leur communauté, mais pour leurs idées et aspirations politiques. Lorsque nous avons visité une réunion des YPJ, on nous a dit que l’éducation des combattantes se compose non seulement d’une formation sur des questions pratiques comme les armes mais aussi sur l’Autonomie Démocratique. Nous nous battons pour nos idées, ont elles souligné à chaque fois. Deux des femmes qui nous ont rencontrées avaient été blessées dans la bataille ; une assise avec une poche IV [intraveineuse], une autre avec une béquille en métal ; les deux, grimaçantes de douleur, mais avec le courage et l’autodiscipline nécessaires pour participer à notre session.

Les Rojavans se battent pour la survie de leur communauté, mais surtout, comme les combattantes des YPJ nous l’ont affirmé, pour leurs idées. Ils ont même placé l’instauration réussie de la démocratie au-dessus de l’ethnicité. Leur contrat social affirme l’inclusion des minorités ethniques (Arabes, Tchétchènes, Assyriens) et des religions (musulmans, chrétiens, yézidis). L’Autonomie Démocratique dans la pratique semble faire l’impossible pour inclure les minorités, sans l’imposer aux autres contre leur gré, laissant la porte ouverte à tous.
Lorsque notre délégation a demandé à un groupe d’Assyriens de nous raconter les défis que leur posent l’Autonomie Démocratique, ils nous ont dit qu’ils n’en avaient aucun. En neuf jours, nous ne pouvions pas écumer l’ensemble du Rojava avec tous ses problèmes et nos interlocuteurs admettaient candidement que le Rojava est loin d’être irréprochable. Mais aussi loin que j’ai pu le voir, le Rojava aspire à tout le moins à faire exister durablement la tolérance et le pluralisme dans une partie du monde qui a connu beaucoup trop de fanatisme et de répression – et quel que soit son degré de réussite, cela mérite d’être salué.

Le modèle économique du Rojava « est le même que son modèle politique », nous a déclaré un conseiller en économie à Derik : créer une « économie communautaire », construire des coopératives dans tous les secteurs et éduquer les gens dans cette idée. Le conseiller a exprimé sa satisfaction dans le fait que, même si 70% des ressources du Rojava doivent aller à l’effort de guerre, l’économie parvient toujours à répondre aux besoins de base de chacun. Ils essaient d’atteindre l’autosuffisance, car ils y sont obligés : le fait crucial est que le Rojava est placé sous embargo. Il ne peut ni exporter ni importer avec son voisin immédiat du nord, la Turquie, qui voudrait voir disparaître l’ensemble du projet kurde. Même le KRG, compatriotes kurdes mais économiquement dépendants de la Turquie, observe l’embargo, bien que le commerce transfrontalier KRG-Rojava se développe maintenant, dans le sillage de l’évolution politique. Mais le pays manque encore de ressources. Cela ne tempère pas leur esprit : « Même s’il n’y avait plus que du pain, nous en aurions tous une part », nous a déclaré le conseiller.

Nous avons visité une école supérieure en économie et des coopératives économiques : une coopérative de couture à Derik confectionnant des uniformes pour les forces de défense ; une serre coopérative faisant pousser des concombres et des tomates ; une coopérative laitière à Rimelan, où un nouveau hangar était en construction. Les régions kurdes sont les parties les plus fertiles de la Syrie, approvisionnant abondamment le pays en blé, mais le régime baasiste avait délibérément maintenu la région dans un état préindustriel, uniquement comme une source de matières premières. Ainsi le blé était cultivé, mais ne pouvait pas être transformé en farine. Nous avons visité un moulin, nouvellement construit depuis la révolution, improvisé à partir de matériels locaux. Il fournit désormais la farine pour le pain consommé dans le canton de Cizîrê, dont les habitants obtiennent trois pains par jour.

De même, Cizîrê était la principale source de pétrole de la Syrie, avec plusieurs milliers de plates-formes pétrolières, principalement dans la région de Rimelan. Mais le régime du parti Baas a fait en sorte que le Rojava n’ait aucune raffinerie, ce qui obligeait à transporter le pétrole brut vers des raffineries situées ailleurs en Syrie. Mais depuis la révolution, les Rojavans ont improvisé deux nouvelles raffineries de pétrole, qui servent principalement à fournir le gasoil pour les générateurs qui alimentent le canton. L’industrie pétrolière locale, si l’on peut l’appeler ainsi, produit juste assez pour les besoins locaux, pas plus.

Le niveau d’improvisation est frappant dans tout le canton. Plus nous parcourions le Rojava, plus je m’émerveillais du caractère de bricolage [do-it-yourself] de la révolution, de sa confiance dans l’ingéniosité locale avec les rares matériaux disponibles. Mais ce n’est que lorsque nous avons visité différentes académies – l’académie des femmes à Rimelan et l’Académie Mésopotamienne à Qamislo – que je me suis rendue compte que cela faisait partie intégrante du système dans son ensemble.

Le système d’éducation dans le Rojava est non traditionnel, en ce qu’il rejette les idées de hiérarchie, de pouvoir et d’hégémonie. Au lieu de suivre une hiérarchie enseignant-élève, les élèves apprennent les uns des autres et apprennent de l’expérience des autres. Les élèves apprennent ce qui est utile, des questions pratiques ; ils « recherchent la signification », comme on nous l’a dit, dans le domaine intellectuel. Ils ne mémorisent pas ; ils apprennent à penser par eux-mêmes et à prendre des décisions, à devenir les sujets de leurs propres vies. Ils apprennent à gagner en capacité propre et à participer à l’Autonomie Démocratique.

Les portraits d’Abdullah Öcalan sont partout, ce qui pour des yeux occidentaux pourraient suggérer quelque chose d’orwellien : endoctrinement, croyance aveugle. Mais interpréter ces images de cette façon serait passer à côté de la situation dans son ensemble. « Personne ne vous donnera vos droits », nous a déclaré quelqu’un en citant Öcalan « vous aurez à combattre pour les obtenir. » Et pour mener à bien cette lutte, les Rojavans savent qu’ils doivent éduquer à la fois eux-mêmes et la société. Öcalan leur a enseigné le Confédéralisme Démocratique comme un ensemble de principes ; leur rôle a été de comprendre comment le mettre en œuvre, dans l’Autonomie Démocratique, et ainsi de s’émanciper.

Historiquement, les Kurdes ont eu peu d’amis. Ils ont été ignorés par le Traité de Lausanne qui a divisé le Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale. Pendant la majeure partie du siècle dernier, ils ont souffert en tant que minorités en Turquie, en Syrie, en Iran et en Irak. Leur langue et leur culture ont été réprimées, leurs identités niées, leurs droits humains annulés. Ils sont du mauvais côté de l’OTAN, où la Turquie est autorisée à faire ce qu’elle veut sur les questions kurdes. Ils ont longtemps été des étrangers. Cette expérience a été brutale, impliquant la torture, l’exil et la guerre. Mais elle leur a aussi donné une force et une indépendance d’esprit. Öcalan leur a enseigné comment redéfinir les termes de leur existence d’une manière qui leur donne la dignité et le respect de soi.

Cette révolution faite de bricolage par une population instruite est placée sous embargo par ses voisins et se débrouille pour réussir de justesse. C’est néanmoins un effort qui pousse les espérances humaines vers l’avant. Dans le sillage du XXe siècle, beaucoup de gens en sont venus aux pires conclusions sur la nature humaine, mais dans ce vingt et unième siècle, les Rojavans sont en train d’établir une nouvelle mesure de ce que les êtres humains sont capables de faire ; dans un monde perdant rapidement tout espoir, ils brillent comme un phare.

N’importe qui ayant un peu de foi en l’humanité devrait souhaiter bonne chance aux Rojavans pour leur révolution et faire ce qu’ils peuvent pour les aider à réussir. Ils devraient exiger que leurs gouvernements cessent de permettre à la Turquie de définir une politique internationale de rejet envers les Kurdes et envers l’Autonomie Démocratique. Ils doivent exiger la fin de l’embargo contre le Rojava.

Les membres de la délégation à laquelle j’ai participé (même si je ne suis pas une universitaire) ont bien fait leur travail. Bienveillants à l’égard de la révolution, ils ont néanmoins posé des questions difficiles au sujet des perspectives économiques du Rojava, sur les usages de l’ethnicité et le nationalisme et sur d’autres sujets encore. Les Rojavans que nous avons rencontrés, habitués à se confronter à des questions difficiles, ont répondu de manière réfléchie et ont même bien accueilli la critique. Les lecteurs intéressés à en apprendre davantage à propos de la Révolution du Rojava pourront se référer avec intérêt aux écrits à venir des autres membres de la délégation : Welat (Oktay) Ay, Rebecca Coles, Antonia Davidovic, Eirik Eiglad, David Graeber, Thomas Jeffrey Miley, Johanna Riha, Nazan Ustundag et Christian Zimmer. Quant à moi, j’aurais beaucoup plus de choses à dire que ce que permet ce court article et j’ai l’intention d’écrire un autre travail, qui incorporera des dessins que j’ai faits pendant le voyage.


(*) Janet Biehl (1953-) est auteure, éditrice et graphiste vivant à Burlington, Vermont, États-Unis. À la fin des années 1980, elle a été fortement impliquée avec les Burlington Greens et le Réseau Left Green, et pendant plus de deux décennies a participé à la popularisation et aux développements de la théorie et de la politique de l’écologie sociale.
De 1987 à 2000, elle a publié et, avec Murray Bookchin, co-édité Left Green Perspectives. Elle était membre du premier comité de rédaction de notre journal Communalism. Elle a écrit sur le municipalisme libertaire et tout un éventail de critiques de l’écologie profonde, l’éco-féminisme et les tendances d’extrême-droite. Biehl ne se considère plus comme partie prenante du mouvement de l’écologie sociale mais ses écrits demeurent une source d’inspiration.
Parmi ses livres signalons Rethinking Ecofeminist Politics (1991) et The Politics of Social Ecology : Libertarian Municipalism (1997 ; sur lequel se sont basées une série de conférences internationales). Elle a également édité The Murray Bookchin Reader (1997) et a écrit plusieurs articles sur la vie et la pensée de Bookchin. Biehl était la partenaire et collaboratrice de Bookchin et travaille actuellement sur sa biographie politique.


Source : ici

Traduction : OCLibertaire


« Non, c’est une véritable révolution »

Par David Graeber et Pinar Öğünç

Le 26 décembre 2014

Professeur d’anthropologie à la London School of Economics, activiste, anarchiste, David Graeber avait écrit un article pour The Guardian en octobre dernier, au moment des premières semaines d’attaques ISIS contre Kobanê (Kurdistan au nord de la Syrie) et demandait pourquoi le monde ignorait les révolutionnaires Kurdes de Syrie.

Évoquant son père qui s’était porté volontaire pour combattre dans les Brigades internationales en défense de la République espagnole en 1937, il posait la question : « S’il y avait un parallèle à faire aujourd’hui avec les dévots superficiels de Franco, les tueurs phalangistes, qui serait-il sinon l’État Islamiste ? S’il y avait un parallèle à faire avec les Mujeres Libres d’Espagne, lequel peut-il être sinon ces femmes courageuses qui défendent les barricades à Kobanê ? Le monde – et cette fois le plus scandaleusement qui soit, la gauche internationale – va-t-il vraiment être complice d’avoir laissé l’histoire se répéter ? »

Selon Graeber, la région autonome de Rojava qui s’est fait connaitre avec un ‟contrat social” en 2011 avec trois cantons anti-étatistes et anticapitalistes, est aussi une expérience démocratique remarquable dans la période actuelle.

Au début du mois de décembre, avec un groupe de huit personnes, étudiants, activistes, universitaires de différentes régions d’Europe et des États-Unis, il a passé dix jours dans le Cizîrê – un des trois cantons de Rojava. Il a eu l’occasion d’observer la pratique de l’‟autonomie démocratique” sur place et de poser des dizaines de questions. Maintenant, il raconte ses impressions de ce voyage avec des questions et des réponses plus complètes sur pourquoi cette ‟expérience” des Kurdes syriens est ignorée par le monde entier.

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Dans ton article pour The Guardian tu demandais pourquoi le monde entier ignorait « l’expérience démocratique » des Kurdes syriens. Après l’avoir vécu pendant dix jours, as-tu une nouvelle question ou peut-être une nouvelle réponse à cette question ?

Si quelqu’un avait encore un doute sur le fait de savoir s’il s’agit vraiment d’une révolution ou juste de la poudre aux yeux, je dirais que la visite a définitivement réglé la question. Il y a encore des gens qui parlent comme ça : ce n’est qu’une façade du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), en réalité, c’est une organisation autoritaire stalinienne qui fait semblant d’avoir adopté la démocratie radicale. Non. Ils sont réellement sincères. C’est une véritable révolution. Mais d’une manière qui est précisément le problème. Les grandes puissances se sont engagées elles-mêmes dans une idéologie qui dit que les véritables révolutions ne peuvent plus arriver. Pendant ce temps, beaucoup de gens à gauche, même dans la gauche radicale, semblent avoir tacitement adopté une politique très semblable, même s’ils font encore croire superficiellement mais bruyamment qu’ils sont encore révolutionnaires. Ils se placent dans une sorte de cadre ‟anti-impérialiste” puritain qui considère que les seuls acteurs qui comptent sont les gouvernements et les capitalistes et que c’est là que se situe le seul jeu dont il vaut la peine de parler. Un jeu dans lequel on fait la guerre, on fabrique des méchants mythiques, on s’empare du pétrole et des autres ressources, on met en place des réseaux clientélistes ; c’est le seul jeu qui compterait. Les gens dans le Rojava disent : nous ne voulons pas jouer à ce jeu. Nous voulons créer un nouveau jeu. Beaucoup de gens trouvent cela déroutant et dérangeant, aussi ils choisissent de croire que ce n’est pas ça qui se passe réellement ou que les gens sont trompés ou malhonnêtes ou naïfs.

Depuis le mois d’octobre, nous voyons une solidarité croissante de la part de différents mouvements politiques de partout dans le monde. Il y a eu une couverture énorme et assez enthousiaste de la résistance de Kobanê par les grands médias du monde. La position politique concernant le Rojava en Occident a évolué dans une certaine mesure. Ce sont tous des signes significatifs mais penses-tu que l’autonomie démocratique et ce qui est expérimenté dans les cantons du Rojava sont suffisamment examinés ? Dans quelle mesure la perception générale du ‟ce sont des gens courageux qui combattent le mal de notre époque, l’ISIS” dominent cette approbation et cette fascination ?

Je trouve remarquable que tant de gens en Occident voient ces cadres féministes armées, par exemple, et ne réfléchissent même pas sur les idées qui logiquement doivent se trouver derrière. Ils se figurent que c’est arrivé comme ça, spontanément. « Je suppose que c’est une tradition kurde ». Dans une certaine mesure, c’est de l’orientalisme évidemment, ou pour faire simple, du racisme. Il ne leur vient pas à l’idée que des gens au Kurdistan peuvent aussi lire Judith Butler. Au mieux, ils pensent : « Oh, ils essaient de parvenir aux normes occidentales de la démocratie et des droits des femmes. Je me demande si c’est sincère ou destiné à l’étranger ». Il ne leur semble tout simplement pas possible qu’ils puissent prendre ces éléments et pousser les ‟normes occidentales” dans une voie BEAUCOUP plus éloignée qu’elles ne l’ont jamais été ; qu’ils puissent véritablement croire en ces principes que les États occidentaux ne font que professer.

Tu as mentionné l’approche de la gauche envers le Rojava. Comment cette question est-elle reçue dans les communautés internationales anarchistes ?

La réaction dans les communautés internationales anarchistes a été incontestablement mitigée. Je trouve cela un peu difficile à comprendre. Il y a un groupe d’anarchistes très important – généralement les éléments les plus sectaires – qui insistent sur le fait que le PKK est encore un groupe ‟stalinien” autoritaire et nationaliste qui aurait adopté Bookchin et d’autres idées de la gauche libertaire pour séduire la gauche antiautoritaire en Europe et en Amérique. Il m’a toujours semblé que c’était là l’une des idées les plus stupides et les plus narcissiques que j’ai jamais entendue. Même si l’hypothèse était correcte et qu’un groupe marxiste-léniniste ait décidé de simuler une idéologie pour obtenir un soutien de l’étranger, pourquoi diable auraient-ils choisi les idées anarchistes développées par Murray Bookchin ? Ce serait la tactique la plus stupide qui soit. Il est évident que s’ils avaient fait semblant d’être des islamistes ou des libéraux, ils auraient obtenu des armes en quantité et un vrai soutien matériel. Quoi qu’il en soit, je pense que beaucoup de gens dans la gauche internationale, et dans la gauche anarchiste inclue, fondamentalement, ne veulent pas vraiment gagner. Ils ne peuvent pas imaginer qu’une révolution puisse vraiment survenir et, secrètement, ils ne le veulent même pas, car cela signifierait partager leur club cool avec des personnes ordinaires ; ils ne seraient plus particuliers et différents. Ainsi de cette façon, il est assez utile de distinguer et séparer les vrais révolutionnaires des frimeurs. Et les vrais révolutionnaires sont restés fermes…

Qu’est-ce qui t’as le plus impressionné dans le Rojava à propos de cette pratique de l’autonomie démocratique ?

Il y a eu tant de choses impressionnantes. Je ne pense pas avoir jamais entendu parler d’une quelconque autre partie du monde dans laquelle il y ait eu une situation de double pouvoir et où ce sont les mêmes forces politiques qui en auraient créé deux pôles. Il y a l’‟auto-administration démocratique”, qui dispose de toutes les formes et de tous les attributs d’un État – Parlement, ministères, etc. – mais il a été créé pour être soigneusement séparé des moyens coercitifs du pouvoir. Ensuite, vous avez la TEV-DEM (le Mouvement de la société démocratique), pilotant de bas en haut (bottom-up) des institutions directement démocratiques. En fin de compte – et ceci est fondamental – les forces de sécurité sont responsables devant les structures dirigées de bas en haut et non devant celles commandée de haut en bas. Un des premiers endroits que nous avons visités était une académie de police (Asayiş). Tous ont dû suivre des cours de résolution non violente des conflits et de théorie féministe avant qu’ils ne soient autorisés à toucher une arme à feu. Les co-directeurs nous ont expliqué que leur but ultime était de donner à chaque personne dans le pays six semaines de formation de policier, de telle sorte qu’au final, ils pourraient éliminer la police.

Que répondrais-tu à certaines critiques concernant le Rojava ? Par exemple : « Ils n’auraient pas fait cela en temps de paix. C’est à cause de l’état de guerre »…

Je pense que la plupart des mouvements, confrontés à de graves conditions de guerre, n’auraient pas aboli immédiatement la peine capitale, dissous la police secrète et démocratiser l’armée. Les unités militaires par exemple élisent leurs officiers.

Il y a aussi une autre critique, qui est très populaire dans les milieux pro-gouvernementaux ici en Turquie : « Le modèle que les Kurdes – dans la ligne du PKK et PYD (le Parti de l’Union démocratique kurde) – tentent de promouvoir n’est pas réellement accepté par tous les peuples qui vivent là-bas. Cette structure multi-… est seulement à la surface, comme symbole »…

Le président du canton de Cizîrê est un Arabe, en fait le chef d’une importante tribu locale. Je suppose que vous pourriez dire qu’il n’est qu’une marionnette. En un sens, comme l’ensemble du gouvernement. Mais même si vous regardez les structures qui fonctionnent de bas en haut, ce n’est absolument pas les seuls Kurdes qui y participent. On m’a dit que le seul vrai problème était avec certaines colonies de la ‟ceinture arabe”, des gens qui ont été amenés là par les baasistes dans les années 1950 et 60 en provenance d’autres régions de la Syrie dans le cadre d’une politique délibérée visant à marginaliser et assimiler les Kurdes.
Quelques-unes de ces communautés, m’a-t-on dit, sont assez hostiles à la révolution. Mais les Arabes dont les familles sont là depuis des générations, ou les Assyriens, Kirghizes, Arméniens, Tchétchènes, etc., sont assez enthousiastes. Les Assyriens avec lesquels nous avons parlé nous ont dit qu’après une longue relation difficile avec le régime, ils avaient le sentiment d’avoir enfin acquis la liberté religieuse et l’autonomie culturelle. Probablement, le problème le plus inextricable est celui de la libération des femmes. Le PYD et le TEV-DEM le voient comme absolument fondamental dans leur idée de révolution, mais ils ont aussi le problème de devoir gérer des alliances les plus vastes avec des communautés arabes qui estiment que cela viole leurs principes religieux fondamentaux. Par exemple, alors que les syriacophones ont leur propre organisation de femmes, les Arabes n’en ont pas, et les filles arabes intéressées par l’idée de s’organiser autour des questions de genre ou même pour assister à des séminaires féministes, doivent se raccrocher aux Assyriens ou même aux Kurdes.

Il ne faut pas tomber dans le piège de ce « cadre ‟anti-impérialiste” puritain » que tu as mentionné plus tôt, mais que dirais-tu à la remarque disant que l’Occident/l’impérialisme demandera un jour aux Kurdes syriens de payer le prix du soutien qu’ils leur ont fourni. Qu’est-ce que l’Occident pense exactement de ce modèle antiétatique et anticapitaliste ? Est-ce juste une expérience qui peut être ignorée pendant l’état de guerre, alors que les Kurdes acceptent volontairement de combattre un ennemi qui a été, soit dit en passant, effectivement créé par l’Occident ?

Il est absolument vrai que les États-Unis et les puissances européennes feront tout ce qu’ils pourront pour renverser la révolution. Cela va sans dire. Les personnes avec qui j’ai discutées étaient toutes bien conscientes de cela. Mais elles ne font pas une grande différenciation entre les dirigeants des puissances régionales comme la Turquie ou l’Iran ou l’Arabie saoudite et ceux des puissances euro-américaines comme la France ou les États-Unis. Elles considèrent qu’ils sont tous capitalistes et étatistes et donc antirévolutionnaires, qui dans le meilleur des cas, peuvent être convaincus de les tolérer, mais qui dans le fond ne seront jamais de leur côté.
Ensuite, il y a la question encore plus compliquée de la structure de ce qu’on appelle ‟la communauté internationale”, le système mondial d’institutions comme l’ONU ou le FMI, les grandes entreprises, les ONG, les organisations de droits de l’homme sur ces questions, qui toutes supposent et justifient une organisation étatiste, un gouvernement qui peut adopter des lois et qui dispose d’un monopole de l’exécution coercitive de ces lois. Il y a un seul aéroport dans le Cizîrê et il est toujours sous le contrôle du gouvernement syrien. Les Kurdes pourraient le prendre facilement, à tout moment, disent-ils. La raison pour laquelle ils ne le font pas, c’est parce que : Comment un non-État peut-il faire fonctionner un aéroport de quelque façon que ce soit ? Tout ce qui se fait dans un aéroport est soumis à des réglementations internationales qui supposent un État.

As-tu une réponse à la question : pourquoi l’ISIS est si obsédé par Kobanê ?

Ils ne peuvent pas être vus perdant une telle bataille. Toute leur stratégie de recrutement est basée sur l’idée qu’ils sont un rouleau compresseur imparable, et leurs victoires continuelles sont la preuve qu’ils représentent la volonté de Dieu. Pour eux, être vaincus par une bande de féministes serait l’humiliation suprême. Tant qu’ils se battent encore dans Kobanê, ils peuvent affirmer que les allégations des médias sont des mensonges et qu’ils avancent vraiment. Qui peut prouver le contraire ? S’ils se retirent, c’est qu’ils auront dû admettre leur défaite.

As-tu un avis sur ce que Tayyip Erdoğan et son parti essaient de faire en Syrie et au Moyen-Orient plus généralement ?

Je ne peux que le supposer. Il semble qu’il a troqué une politique antikurde et anti-Assad contre une stratégie presque purement antikurde. À maintes reprises, il a montré qu’il était prêt à s’allier avec les fascistes pseudo-religieux pour attaquer les expériences du PKK inspirées par la démocratie radicale. De toute évidence, comme Daesh (ISIS) eux-mêmes, il voit ces expériences comme une menace idéologique, peut-être la seule véritable alternative idéologique présente actuellement à l’horizon, réelle et viable, à la droite islamiste, et il fera tout pour la détruire.

D’un côté, il y a le Kurdistan irakien placé sur un terrain idéologique très différent en termes de capitalisme et sur la notion d’indépendance. De l’autre, il y a cet exemple alternatif du Rojava. Et il y a les Kurdes de Turquie qui essaient de soutenir un processus de paix avec le gouvernement… Comment vois-tu personnellement l’avenir des Kurdistan à court et à long termes ?

Qui peut le dire ? Pour le moment les choses semblent étonnamment bonnes pour les forces révolutionnaires. Le KRG a même dû renoncer au fossé géant qu’ils construisaient le long de frontière avec le Rojava après que le PKK soit intervenu pour sauver efficacement Erbil et d’autres villes de l’ISIS au mois d’août dernier. Une personne du KNK (Conseil national kurde) m’a dit que cela a eu un effet très important sur la conscience populaire là-bas ; qu’un seul mois a été équivalent à 20 années de conscientisation. Les jeunes ont été particulièrement frappés par la façon dont leur propre peshmergas se sont enfui au lieu de combattre alors que les femmes soldats du PKK ne l’on pas fait. Cependant, il est difficile d’imaginer comment le territoire du KRG sera révolutionné dans un avenir proche. Aucune des puissances internationales ne le permettra.

Bien que l’autonomie démocratique ne semble pas être clairement sur la table des négociations en Turquie, le mouvement politique kurde a travaillé dessus, en particulier sur le plan social. Ils essaient de trouver des solutions en termes juridiques et économiques pour des modèles possibles. Lorsque nous comparons disons la structure de classe et le niveau du capitalisme dans l’Ouest du Kurdistan (Rojava) et le Kurdistan du Nord (Turquie), que penses-tu des différences entre ces deux luttes pour une société anticapitaliste – ou pour un capitalisme minimisé comme ils le décrivent ?

Je pense que la lutte des Kurdes est très explicitement anticapitaliste dans les deux pays. C’est leur point de départ. Ils se sont arrangés pour parvenir à une sorte de formule : on ne peut pas se débarrasser du capitalisme sans éliminer l’État, on ne peut pas se débarrasser de l’État sans se débarrasser du patriarcat. Cependant, la situation en termes de classes est assez simple pour les Rojavans parce que la vraie bourgeoisie, telle qu’elle était dans cette région surtout agricole, est partie avec l’effondrement du régime du parti Baas. Ils auront un problème à long terme s’ils ne travaillent pas sur le système éducatif pour s’assurer qu’une strate de technocrates développementalistes n’essaiera pas au final de prendre le pouvoir, mais en attendant, il est compréhensible qu’ils se concentrent davantage sur les questions immédiates de genre. Pour la Turquie, je n’en sais pas autant, mais j’ai la sensation que ces questions sont beaucoup plus compliquées.

En ces jours où les peuples du monde ne peuvent plus respirer pour des raisons évidentes, est-ce que ton voyage dans le Rojava t’a stimulé pour l’avenir ? Quel est selon toi le ‟médicament” pour que les gens respirent ?

C’était remarquable. J’ai passé ma vie à penser à la façon dont nous pourrions être capables de réaliser des choses comme ça dans un futur assez éloigné et la plupart des gens pensent que je suis un fou d’imaginer que cela puisse arriver un jour. Ces gens du Rojava sont en train de le faire en ce moment. S’ils démontrent que cela peut être fait, qu’une société véritablement égalitaire et démocratique est possible, cela va complètement transformer la sensation des gens sur les possibilités humaines. Moi-même, je me sens rajeuni de dix ans après avoir passé seulement 10 jours là-bas.

Quelle scène de ton votre voyage au Cizîrê vas-tu garder en mémoire ?

Il y a eu tant d’images frappantes, tant d’idées. J’ai vraiment aimé la disparité entre l’apparence des gens et les choses qu’ils disaient. Vous rencontrez un gars, un médecin, il ressemble un type de l’armée syrienne un peu effrayant dans une veste en cuir, avec une expression austère. Ensuite, vous lui parlez et il explique : « Eh bien, nous pensons que la meilleure approche en matière de santé publique est préventive, la plupart des maladies sont causées par le stress. Nous pensons que si nous réduisons le stress, le niveau des maladies cardiaques, le diabète, même le cancer va diminuer. Donc notre projet ultime est de réorganiser les villes pour qu’elles aient 70% d’espaces verts… » Il y a tous ces schémas, fous et brillants. Mais ensuite, vous rencontrez le médecin suivant et il explique comment à cause de l’embargo turc, ils ne peuvent même pas obtenir des médicaments ou de l’équipement de base, que tous les patients dialysés qu’ils n’ont pas pu sortir clandestinement de la région sont morts… Ce décalage entre leurs ambitions et leurs circonstances incroyablement difficiles. Et … La femme qui était en fait notre guide était une vice-ministre des Affaires étrangères nommée Amina. À un moment donné, nous nous excusons du fait que nous n’avions pas été capables d’apporter de meilleurs cadeaux et d’aider les Rojavans qui souffrent en raison de l’embargo. Et elle nous a dit : « En fin de compte, ce n’est pas très important. Nous avons la seule chose que personne ne pourra jamais vous donner. Nous avons notre liberté. Vous non. Nous souhaitons seulement qu’il existe une certaine façon par laquelle nous pourrions vous la donner. »

On te reproche parfois d’être trop optimiste et enthousiaste sur ce qui se passe dans le Rojava. L’es-tu vraiment à ce point ? Ou bien, ceux qui te critiquent passent-ils à côté de quelque chose ?

Je suis de tempérament optimiste, je cherche des situations qui portent une certaine promesse. Je ne pense pas qu’il y ait la moindre garantie que cela, au final, va fonctionner, ne sera pas écrasé. Mais cela échouera certainement si tout le monde décide à l’avance qu’aucune révolution n’est possible et refuse d’apporter un soutien actif, ou même, consacre ses efforts à l’attaquer ou à accroître son isolement, comme beaucoup le font. S’il y a quelque chose dont je suis conscient, et pas d’autres, c’est peut-être le fait que l’histoire n’est pas terminée.
Les capitalistes ont fait de puissants efforts ces 30 ou 40 dernières années pour convaincre les gens que les arrangements économiques actuels – même pas le capitalisme, mais cette forme particulière, financiarisée, semi-féodale du capitalisme que nous connaissons aujourd’hui – est le seul système économique possible. Ils ont consacré plus d’efforts à cela que dans ce qu’ils ont fait pour créer un système capitaliste mondial viable. En conséquence de quoi, le système s’effondre tout autour de nous au moment même où tout le monde a perdu la capacité d’imaginer quelque chose d’autre. Je pense qu’il est assez évident que, dans 50 ans, le capitalisme sous quelque forme qu’il sera possible de le reconnaître, et probablement sous n’importe quelle forme, aura disparu. Quelque chose d’autre l’aura remplacé. Ce quelque chose pourrait ne pas être mieux. Cela pourrait être encore pire. Il me semble pour cette raison même qu’il est de notre responsabilité, en tant qu’intellectuels, ou juste comme êtres humains réfléchissants, d’essayer au moins de penser à quoi ce quelque chose de mieux pourrait ressembler. Et s’il y a des gens qui essaient effectivement de créer cette chose meilleure, c’est de notre responsabilité de les aider.

(Cette interview a été publiée en turc par le quotidien Evrensel)

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Source traduite en anglais : ici

Traduction française : OCLibertaire

Il existe une version traduite en castillan ici

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Rojava: Fantasmes et réalités

Par Zafer Onat

Ce texte critique en anglais est tiré du site « SERVET DÜŞMANI » (http://www.servetdusmani.org/rojava-fantasies-and-realities/) où Il a été mis en ligne le 1er novembre 2014. Il a été traduit en français en décembre 2014 par une personne du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) : http://ablogm.com/cats/ . Le texte a été féminisé et il est librement utilisable par tous et toutes.

La résistance de Kobanê qui a passé ses 45 jours a maintenant causé le fait que l’attention des révolutionnaires du monde entier s’est tournée vers le Rojava. Comme résultat du travail mené par l’Action Révolutionnaire Anarchiste1 des camarades anarchistes de nombreuses parties du monde ont envoyé des messages de solidarité à la résistance de Kobanê2. Cette position internationaliste a sans doute une grande importance pour les gens qui résistent à Kobanê. Toutefois, si nous n’analysons pas ce qui est en train d’arriver dans toute sa vérité et si, au lieu de cela, nous romançons, nos rêves se transformeront rapidement en déception.

En outre, afin de créer l’alternative révolutionnaire mondiale qui est urgemment nécessitée, nous devons avoir la tête froide et être réaliste, et nous devons faire des évaluations correctes. Sur ce point laissez nous mentionner en passant que ces messages de solidarité qui ont été envoyés à l’occasion de la résistance de Kobanê démontrent l’urgence de la tâche de créer une association internationale où les anarchistes révolutionnaires et les communistes libertaires peuvent discuter les questions locales et globales et être en lien solidaire durant les luttes. Nous avons ressenti le manque d’une telle internationale durant les quatre dernières années lorsque de nombreux soulèvements sociaux eurent lieu dans de nombreuses parties du monde – nous avons au moins ressenti ce besoin durant le soulèvement qui eut lieu en juin 2013 en Turquie.

Aujourd’hui, cependant, nous devons discuter du Rojava sans illusions et baser nos analyses sur le bon axe. Il n’est pas très facile pour des personnes d’évaluer les développements qui se produisent au sein du cadre temporel dans lequel elles vivent à partir de ce qu’elles voient en ce moment. Évidemment, des évaluations faites avec l’esprits obscurci par le sentiment d’être acculéEs et désespéréEs rendent encore plus dur pour nous le fait de produire des réponses solides.

Nulle part dans le monde d’aujourd’hui n’existe un mouvement révolutionnaire efficace dans notre sens du terme ou un fort mouvement de classe qui peut être un précurseur d’un tel mouvement. Les luttes qui émergent s’amenuisent soit en étant violemment réprimées ou soit en étant entraînées dans le système. Il semble qu’à cause de cela, juste comme dans le cas d’une importante partie des marxistes et des anarchistes en Turquie, des organisations révolutionnaires et des individus dans diverses parties du monde, sont en train d’attribuer à la structure qui a émergé au Rojava un sens qui est au delà de sa réalité. Avant tout autre chose, il est injuste pour nous de charger le fardeau de notre échec à créer une alternative révolutionnaire dans les endroits où nous vivons et le fait que l’opposition sociale est largement cooptée au sein du système sur les épaules des personnes qui luttent au Rojava. Ce Rojava, où l’économie est dans une large mesure agricole et qui est encerclé par des blocs impérialistes menés d’un coté par la Russie et de l’autre coté par les USA, par des régimes répressifs, réactionnaires et collaborateurs dans la région et par des organisations djihadistes brutales comme l’État Islamique qui ont prospéré dans cet environnement. En ce sens, il est également problématique d’attribuer une mission au Rojava qui est au delà de ce qu’il est ou de ce qu’il peut être ou de blâmer ces gens engagés dans une lutte à la vie à la mort parce qu’ils et elles escomptent du soutien de la part des forces de la Coalition ou qu’ils et elles ne mènent pas « une révolution à notre goût ».

Tout d’abord nous devons identifier le fait que le processus du Rojava a des caractéristiques progressistes telles qu’un important bond en avant dans la direction de la libération des femmes, la tentative de construire une structure laïque, en faveur de la justice sociale, démocratique et pluraliste et le fait que les autres groupes ethniques et religieux aient une part dans l’administration. Toutefois, le fait que la nouvelle structure émergente ne vise pas l’élimination de la propriété privée, c’est à dire l’abolition des classes, que le système tribal demeure et que les leaders tribaux prennent part à l’administration montre que le but n’est pas la suppression des relations de production féodales ou capitalistes mais, au contraire, dans leurs propres mots « la construction d’une nation démocratique ».

Nous devons également nous souvenir que le PYD est une partie de la structure politique dirigée par Abdullah Öcalan depuis 35 ans qui vise à la libération nationale et que toutes les limitations politiques que les mouvements nationalement orientés possèdent s’appliquent aussi au PYD. De plus, l’influence des éléments qui appartiennent à la classe dirigeante à l’intérieur du mouvement kurde est en augmentation constante avec le « processus de solution », spécialement en Turquie.

Sur ce point, il est utile d’examiner le Contrat de la KCK3 qui définit le confédéralisme démocratique qui forme la base du système politique au Rojava4. Quelques points dans l’introduction écrite par Öcalan méritent notre attention :

« Ce système prend en compte les différences éthniques, religieuses et de classe sur une base sociale. » (..)

« Trois systèmes de lois s’appliqueront au Kurdistan : la loi de l’UE (Union Européenne), la loi de l’État unitaire, la loi confédérale démocratique. »

En résumé, il est déclaré que la société de classe demeurera et qu’il y aura un système politique fédéral compatible avec le système global et l’État-nation. De concert avec cela, l’article 8 du Contrat, intitulé  » Droits personnels, politiques et libertés » défend la propriété privée et la section C de l’article 10 intitulée « Responsabilités basiques » définit la base constitutionnelle du service militaire obligatoire et déclare « En cas de guerre de légitime défense, en tant qu’exigence de patriotisme, il y a la responsabilité de rejoindre activement la défense du pays natal et des droits et libertés basiques ». Tandis que le Contrat déclare que le but n’est pas le pouvoir politique, nous comprenons également que la destruction de l’appareil d’État n’est pas visée, ce qui signifie que le but est l’autonomie au sein des États-nations existants. Quand le Contrat est vu dans son ensemble, l’objectif qui est présenté n’est pas vu comme allant au delà d’un système démocratique bourgeois qui est appelé confédéralisme démocratique. Pour résumer, tandis que les photos des deux femmes portant un fusil, qui sont souvent répandues dans les réseaux sociaux, l’une prise durant la Guerre Civile Espagnole, l’autre prise au Rojava, correspondent à une similarité dans le sens de femmes combattant pour leurs libertés, il est clair que les personnes combattant l’État Islamique au Rojava n’ont pas, en ce moment précis, les mêmes buts et idéaux que les travailleurs-euses et paysanNEs pauvres qui luttaient au sein de la CNT-FAI afin de renverser à la fois l’État et la propriété privée.

En outre, il y a de sérieuses différences entre les deux processus en terme de conditions d’émergence, de positions de classe de leurs sujets, de lignes politiques de celles et ceux qui conduisent le processus et de force du mouvement révolutionnaire mondial.

Dans cette situation, nous ne devons ni être surpris ou blâmer le PYD s’ils et elles sont même forcés d’abandonner leur position actuelle, de manière à trouver une alliance avec les pouvoirs régionaux et globaux afin de briser le siège de l’État Islamique. Nous ne pouvons attendre des personnes qui luttent à Kobanê qu’elles abolissent l’hégémonie du capitalisme à l’échelle mondiale ou qu’elles résistent longtemps à cette hégémonie. Cette tâche peut seulement être réalisée par un fort mouvement de classe mondial et une alternative révolutionnaire.

Le capitalisme est en crise à un niveau global et les impérialistes, qui sont en train d’essayer de transcender cette crise en exportant la guerre à chaque coin du monde, ont transformé, avec l’aide des politiques des régimes répressifs de la région, la Syrie et l’Irak en un enfer. Du fait des conditions où n’existe pas une alternative révolutionnaire, le soulèvement social qui a émergé en Ukraine contre le gouvernement pro-russe et corrompu a eu pour résultat l’arrivée au pouvoir des forces pro-Union Européenne soutenues par les fascistes et la guerre entre deux camps impérialistes continue. Le racisme et le fascisme se développent rapidement dans les pays européens. En Turquie, les crises politiques se succèdent les unes aux autres et la division ethnique et sectaire de la société s’approfondit. Tandis que dans ces circonstances, le Rojava peut apparaître comme une planche de salut sur laquelle s’appuyer, nous devons considérer qu’au delà du siège militaire de l’État Islamique, le Rojava est également sous le siège politique de forces comme la Turquie, Barzani et l’Armée Syrienne Libre. Aussi longtemps que le Rojava n’est pas soutenu par une alternative révolutionnaire mondiale sur laquelle se reposer, il semble qu’il ne sera pas facile pour le Rojava ne serait-ce que de maintenir sa position actuelle sur le long terme.

Le sentier, pas seulement pour défendre le Rojava physiquement et politiquement mais aussi pour l’emmener plus loin, réside dans la création de terrains basés sur la classe pour l’organisation et la lutte, et reliés à une forte alternative révolutionnaire organisée globalement. La même chose s’applique pour prévenir l’atmosphère de conflit ethnique, religieux et sectaire qui saisit un peu plus chaque jour les peuples de la région et pour empêcher les travailleurs-euses de glisser dans un radicalisme de droite face à la crise du capitalisme à un niveau mondial. La solidarité avec Kobanê, bien qu’importante est insuffisante. Au delà de celle-ci, nous avons besoin de voir qu’il est impératif de discuter de ce qu’il faut faire pour créer un processus révolutionnaire et s’organiser pour cela à un niveau international, partout où nous sommes, pas seulement pour celles et ceux qui résistent à Kobanê mais aussi pour des millions de travailleurs-euses à travers le monde entier.

1 DAF en turc, pour Devrimci Anarşist Faaliyet. C’est une des principales organisations anarchiste en Turquie.

2 http://meydangazetesi.org/gundem/2014/10/dunya-anarsistlerinden-kobane-dayanismasi/

3 Le Contrat est lisible en français ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/maxime-azadi/091114/le-contrat-social-de-rojava. Le sigle KCK désigne le « Groupe des Communautés du Kurdistan », un structure politique émanant du PKK, et qui regroupe le PKK de Turquie, le PYD de Syrie, le PJAK d’Iran et le PÇDK d’Irak ainsi qu’un certain nombre d’organisations sociales qui sont plus ou moins liées à ces partis frères. Le KCK est dirigé par une sorte de parlement appelé « Kongra Gelê » ou Congrès du Peuple du Kurdistan.

4 http://tr.wikisource.org/wiki/KCK_S%C3%B6zle%C5%9Fmesi

Radio : femmes et kurdistan

Une émission de Vive la Sociale sur Fréquence Paris Plurielle (FPP).

Deux membres du groupe féministe Solidarité femmes Kobané qui s’est rendu en novembre dans le Kurdistan turc confinant avec le Rojava, là où vivent de nombreux réfugiés ayant fui la guerre en Syrie, nous font part de ce que leur ont appris les femmes kurdes qu’elles ont rencontrées là-bas.

La participation des femmes aux combats contre Daesh et leur rôle décisif dans l’organisation du soutien aux réfugiés ne peuvent s’expliquer sans remonter aux formes d’organisation non mixtes qu’elles se sont données depuis longtemps : celles-ci leur ont permis de faire reculer significativement les manifestations de la violence masculine au sein de leur communauté, mais également de prendre part à plein titre aux structures d’organisation à la base mises en place dans cette partie du Kurdistan.

Écoutez l’émission ici.

La révolution sociale se propagera tôt ou tard au Kurdistan turc

Article écrit par Zaher Baher (Haringey Solidarity Group et Forum Anarchist Kurde). Traduit de l’anglais (http://anarkismo.net/article/27623) par Gio (CGA), le 27/11/2014.

Ce qui suit est le compte-rendu de ma visite au Kurdistan du Nord [NdT : Kurdistan en Turquie] entre le 2 et le 8 novembre, au sein de la délégation d’Angleterre organisée par Peace in Kurdistan Campain1, le Parti Démocratique du Peuple (HDP)2 et le Congrès de la Société Démocratique (DTK).

La révolution sociale se propagera tôt ou tard au Kurdistan turc

Ce qui suit est le compte-rendu de ma visite au Kurdistan du Nord [NdT : Kurdistan en Turquie] entre le 2 et le 8 novembre, au sein de la délégation d’Angleterre organisée par Peace in Kurdistan Campain3, le Parti Démocratique du Peuple (HDP)4 et le Congrès de la Société Démocratique (DTK).

Tout au long de cette visite, nous avons eu la chance de rencontrer de nombreuses organisations, y compris des partis politiques, des syndicats locaux et régionaux, les co-maires [NdT : maires adjoints ?] de Diyarbakir et de Suruç, la Coordination de l’Aide Humanitaire aux RéfugiéEs, les représentantes du Mouvement Démocratique Libre des Femmes, l’Association pour les Droits de l’Homme, les représentantEs du Parti des Régions, l’Association du Barreau de Diyarbakir, la Fédération des Familles de DétenuEs et nous avons visité les camps de réfugiéEs et les villages frontaliers proches de Kobanê.

Au cours de ces rencontres, nous avons eu la liberté totale de demander les questions que nous jugions pertinentes à propos de la situation, de leurs responsabilités, de leur façon d’approcher les problèmes qu’ils et elles doivent affronter et à propos de leurs tâches présentes et futures.

Il ne fait aucun doute que chacune des organisations évoquées ci-dessus sont surchargées de travail, à cours de fonds, sans soutien aucun du gouvernement central et doivent assurer l’aide humanitaire nécessaire actuellement. Cette situation est la conséquence des raisons suivantes :

a. La guerre à Kobanê a créé un gros problème dans la région dû à l’impressionnant nombre de réfugiéEs qui affluent, qu’il s’agisse des habitantEs de Kobanê ou des YézidiEsde Shangal (la province du Sinjar). Ce problème est partagé par chacun des groupes et départements évoqués plus tôt.
b. La lenteur du processus de paix entre le PKK et le gouvernement turc, qui est presque arrêté. Cette situation rend bien évidemment les gens énervéEs, frustréEs et les déçoient.

c. La guerre qui continue à Kobanê a fait encore plus de morts et de personnes déplacées, alors qu’il n’y a aucun signe univoque qui indiquerait clairement la défaite de l’EI. Il est désormais prouvé que le gouvernement turc supporte l’EI. Il y a bien des raisons pour manifester, protester et la répression vicieuse de la police aggrave encore plus la situation.

L’observation principale de notre visite est la fragmentation des organisations et la formation récente d’un grande variétés de groupes dans des endroits différents. Si une petite partie des groupes était ancienne, la plupart se sont développés durant les dernières années. Chacun travaille pour faire avancer la société vers la stabilité, la paix, la liberté, la justice sociale et les droits de l’homme.Il y a entre eux quelques signes de coordination.

La plupart de ces groupes se sont formées sur un manque et ont émergés seuls, en dépit de la situation et des volontés du gouvernement central. C’est l’une des raisons pour lesquelles on peut observer des tensions entre eux et le gouvernement. C’est étonnant de remarquer que, alors que la municipalité de Diyarbakir est élue par le peuple kurde, elle n’a aucun contact ni avec le chef de la police ni avec le gouverneur de Diyarbakir. C’est également le cas pour d’autres organisations. Par exemple, quand nous avons demandé à l’Association des Droits de l’Homme s’ils/elles avaient écrit à la police au sujet de leur comportement et des harcèlements qu’elle menait contre la population locale, ils/elles ont répondu qu « il n’y a aucune raison de leur écrire puisqu’ils ne nous répondent jamais ». Il y a de nombreuses écoles kurdes mais l’Etat ne les reconnait pas. Malgré cela, les gens les soutiennent ardemment et sont confiant qu’un jour elles/ils parviendront à forcer l’Etat à les reconnaitre. C’est cela qui est intéressant : les gens défient le pouvoir et l’Etat. Il y a un pouvoir à l’intérieur même des zones d’influence du pouvoir. Il y a un « pouvoir populaire » auquel les gens croient, qu’ils ont construit en dépit du pouvoir effectif de l’Etat, un « pouvoir populaire » auquel ils/elles travaillent et qu’ils ont rendu viable et puissant. C’est la manière qu’elles/ils ont de se ré-approprier le pouvoir accaparé par la minorité, par l’élite. Cependant, il faut noter que ce n’est pas si difficile alors que l’écrasante majorité de la population de ces villes est kurde et croient en ces changements. Voilà comment la révolution sociale part de la base de la société, et non de son sommet.

Après 28 ans de guerre, le PKK a réalisé qu’il fallait modifier l’orientation de leurs luttes, leurs objectifs et leur stratégie. Dans le contraire, leur futur n’aurait pas été meilleur que celui d’autres mouvements similaires.

A mon sens, le PKK, ou du moins la faction ou le groupe dominant au sein du PKK, a pris la bonne décision et la bonne direction en faisant taire les armes et en ouvrant leurs esprits, en passant de la force militaire au pouvoir populaire et de la révolution politique à la révolution sociale. La vague de la révolution sociale est si forte qu’il sera extrêmement difficile pour une personne ou un parti politique qui le souhaiterait d’en changer la direction… Et je ne parle pas de l’arrêter. C’est devenu un trait culturel, une coûtume. Particulièrement pour la jeune génération. Elles/Ils ont réalisé que c’était là la seule façon de défier le pouvoir, de remettre en cause le système et d’aboutir à des changements majeurs.

Les discussions que nous avons eu avec les gens sont univoques : tout le monde est très confiant dans la capacité de changement qui est entre leurs mains. Lors de notre rencontre avec le Mouvement Démocratique Libre des Femmes, il y avait 9 femmes présentes. Elles nous ont raconté comment elles traitaient les problèmes des femmes dans la société, tels que les violences conjugales, le viol et autres agressions sexuelles, comment elles soutiennent les personnes de toutes les manières possibles pour leur donner force et confiance pour affronter leurs propres problèmes. Quelques-unes parlaient de leur propre expérience et expliquaient que depuis qu’elles avaient rejoint le mouvement, elles avaient profondément changé, au point d’être presque une autre personne. Elles prennent part au camp de femmes pour la paix, partagent des missions, discutent de livres qu’elles lisent et travaillent avec la fédération démocratique des femmes de Kobanê. Quand nous leur avons demandé s’il y avait un groupe LGBT à Diyarbakir, elles nous ont répondu : « il y a quelques groupes dans la ville, nous sommes en contact et nous les soutenons ». C’est impressionnant de voir dans une ville comme Diyarbakir qu’il y a un mouvement de femmes composée de personnes tellement courageuses, à l’esprit tellement ouverts et qui construisent réellement la solidarité.

La Fédération des Familles de DétenuEs (Tuhad-FED) est un autre groupe avec lequel nous avons pu passer quelques heures pour discuter. Ce groupe a été formé en 1996 au nez et à la barbe du gouvernement. Il y a 14 bénévoles, dont la moitié sont des femmes qui travaillent sans relâche. La plupart des membres fondateurs et fondatrices du groupe ont une expérience très amère de la vie en prison, où elles/ils ont été torturéEs ou enferméEs sur de longues périodes. Le/La co-président-e5 est encore actuellement en prison. Cette fédération est très active et a des contacts réguliers avec les familles et les parents des détenuEs. Elles/Ils les soutiennent en gardant le contact, en leur trouvant unE avocatE et en finançant les visites des familles pauvres pour aller voir leurs proches en prison.

Ce groupe est en contact avec les différents groupes à l’étranger et localement avec l’Association des Droits de l’Homme (IHD). Durant notre meeting avec l’IHD, elles/ils nous ont confirmé que la police avait arrêté beaucoup de gens dans les manifestations du 6 et du 7 octobre 2014 contre l’autorité turque. C’est à ce moment-là que plusieurs milliers de personnes sont parvenuEs à s’échapper de Kobanê vers la Turquie, contre la volonté du gouvernement. Les manifestantEs protestaient alors contre la politique souterraine de soutien à l’EI menée par l’Etat turc. Le/La président-e de l’IHD6 nous a expliqué que juste 5 minutes avaient notre arrivée, un couple était venu au bureau pour les informer que leurs deux fils, agés de 16 et 17 ans, avaient été enlevé par la police. D’après leurs informations, 42 civils et 2 officiers de police sont morts, quelques 1 128 personnes ont été arrêtées dont 53 enfants. 221 personnes sont encore en prison.

Lors d’une réunion avec la co-présidente de l’un des syndicats qui sont actifs à l’hôpital, elle a confirmé l’arrivé de 128 blesséEs et de quelques personnnes gravement malades à l’hôpital. La police a mené une opération contre les bureaux du syndicat et à l’hôpital pour débusquer toute personne qui aurait été soigné à l’hôpital et qui serait susceptible d’aider les gens à Kobanê. Lorsqu’ils ont découvert la présence de malades et de blesséEs en provenance de Kobanê, ils ont harcelé la présidente du syndicat et d’autres infirmières, les insultant et confisquant leurs papiers d’identité.

Lors de notre réunion avec l’Association du Barreau de Diyarbakir, nous avons rencontré 5 avocatEs. Ils/Elles nous ont dit qu’environ un millier d’avocatEs travaillent avec elles et eux dans la région du Kurdistan sur différents sujets, pour les droits des enfants et des femmes ou dans les centres d’aide légale mis en place par l’Etat. Elles/Ils confirment que le processus de paix n’a pour l’instant apporté aucun changement majeur. Ils/Elles étaient optimistes et considéraient que la situation devrait s’améliorer dans l’année à venir, étant donné que la constitution doit changer. Elles/Ils ont fait remarquer qu’un système de libération sous caution existe mais ne s’applique pas aux personnes qui ont été engagées dans des actes politiques. Celles-ci doivent impérativement être jugéEs par un tribunal. Quand nous leur avons posé des questions à propos d’éventuelles plaintes à faire au sujet du comportement de la police, elles/ils nous ont répondu : « Nous ne pensons que cela vaille la peine de se plaindre. La police n’écoute pas ces doléances et ne changera pas son attitude ».

Ils/Elles ont confirmé que 200 étudiantEs ont été arrêtéEs et que, dans toute la Turquie, quelques 3 à 4000 personnes sont encore en prison. Et ceci en dépit de la constitution qui stipule que personne ne devrait être arrêtéE pour ses activités ou opinions politiques. Cependant, si quelqu’unE appartient à certains groupements politiques ou est arrêtéE en possession d’un drapeau ou d’une pancarte avec des slogans incitant à la haine, il/elle est susceptible d’être arrêtéE.

La détresse des réfugiéEs continue

Depuis la prise de Mossoul, en Irak, par l’Etat Islamique, le génocide des Yézidis et le début de la guerre à Kobanê, la région du Kurdistan en Turquie est submergée de réfugiéEs de Kobanê et de Sinjar. Plus de 100 000 YézidiEs ont fui, beaucoup d’entre elles et eux arrivant au Kurdistan irakien et quelques 18 000 en Turquie. Environ 4 000 d’entre elles et eux sont dans l’un des camps qui bordent la ville de Diyarbakir. Le co-maire de Diyarbakir nous a confirmé qu’aucune aide n’était parvenue des Nations Unies. Les gens de la région se sont collectéEs pour fournir tentes, nourriture et vêtements. Il dit : « 90% des dons et de l’aide fournis aux municipalités de Diyarbakir provient de la population locale et seulement 10% de l’Etat ». Ils nous a expliqué qu’ils/elles travaillent très dur pour satisfaire les besoins vitaux, tels que les tentes, la nourriture, les vêtements, l’eau chaude, l’électricité, l’accès à des douches et des sanitaires, un contrôle médical et des écoles pour les enfants. Il note qu’ils/elles font face à de grosses difficultés puisque tous les services sont assurés par des volontaires. Il n’y a pas assez de monde. Ils/Elles manquent également de personnes qualifiées, de médecins, de lits, d’ambulance, de médicaments. Le gouvernement turc ne les soutient pas pour assurer ces services et tout a été organisé par les municipalités7.

Nous avons également rencontré le Syndicat de l’Anatolie du Sud-Est au sein duquel Gabb est en charge de la coordination de l’aide humanitaire pour les réfugiéEs. Ce groupe réunit 286 membres dont 30% sont des femmes. Ils/Elles élisent 7 personnes qui font partie du comité actif [NdT. active committee, que l’on peut probablement traduire par comité exécutif]. La moitié de leur budget provient des municipalités de la région et ils/elles ont des contacts à l’étranger. Gabb nous a dit qu’elles/ils avaient un programme intensif pour les 3 prochains mois : coordination des camps de réfugiéEs, coordination entre les réfugiéEs de Kobanê et celles et ceux de Shangal mais également travail auprès de la Turquie pour obtenir un soutien humanitaire et des informations. Elles/Ils ont aussi pour objectif de répertorier les personnes dans les camps selon leur genre, leur âge, leur état de santé et d’autres problèmes. Ils/Elles ont confirmé que 9 camps de réfugiéEs sont sous leur supervision, dont 4 sont ceux des YézidiEs de Shangal. Selon leurs dires, environ 6 000 d’entre celles et ceux-ci seraient déjà retournéEs au Kurdistan irakien mais que 96 000 autres sont arrivéEs à Suruç et 2 840 à Mardin.

Nous avons aussi visité le camp de YézidiEs où plus de 4 000 personnes vivent. Les gens s’y plaignent de la qualité de la nourriture, réclament l’eau chaude, des médecins et des infirmièrEs. Ils/Elles nous ont dit qu’à cause du manque de moyens de locomotions, cela prenait 15 jours pour être transféréE vers un hôpital et que les réfugiéEs démuniEs devaient payer pour leur traitement.

A Suruç, nous avons visité le camp de réfugiéEs de Kobanê qui a été installé le 15 septembre 2014. Elles/Ils ont les mêmes équipements que les réfugiéEs de Shangak. Il semble qu’ils/elles vivent dans des conditions raisonnables. On nous a dit qu’il y avait 15 médecins, 20 infirmièrEs et beaucoup d’autres qui les suivaient. Ils/Elles paraissaient plus heureux que les réfugiéEs de Shangal, probablement en raison de plusieurs facteurs :

a. Ils/Elles sont très proches de Kobanê, d’où elles/ils viennent, alors que les YézidiEs sont très loin de Shangal

b. Les réfugiéEs de Kobanê ont le sentiment que le séjour est temporaire et qu’ils/elles retourneront bientôt chez elles et eux. Les gens de Shangal n’ont que peu d’espoir de retour tant que l’EI contrôle leur région.

c. Les réfugiéEs de Kobanê ont eu du temps pour partir de chez elles et eux et certainEs ont pu prendre leurs objets de valeur avec elles et eux. Les YézidiEs, de l’autre côté, ont subi un massacre soudain et ont tout laissé derrière elles et eux. Beaucoup de leurs proches ont été tuéEs, des centaines de femmes ont été kidnappées par l’EI et vendues comme esclaves sexuelles. Leur sort est encore inconnu.

d. Les réfugiéEs de Kobanê sont partiEs alors qu’il y avait encore des gens qui se battaient (et se battent encore) contre l’EI. Les YézidiEs sont amerEs envers les forces de Barzani8 (les peshmergas) : ils nous ont dit que les Peshmergas se sont retirés dès que l’EI a attaqué et qu’ils les ont laissé se faire massacrer9. Le retrait des Peshmergas restent un mystère et personne n’est en mesure d’expliquer si c’est un ordre de Barzani, un accord avec l’EI, le gouvernement turc et Barzani ou quelque chose d’autre. Quand nous en avons parlé aux gens dans le camp des YézidiEs, certainEs ne cachaient pas leur colère et leur frustration contre les Peshmergas de Barzani.

Le gouvernement turc a changé de tactique mais pas de stratégie contre le peuple kurde

Ce qui revient dans toutes les bouches sur place c’est : « Il n’y a eu aucun changement majeur depuis le cessez-le-feu de décembre 2012 »10. La suppression [NdT !? The suppression en anglais… pas compris] et l’oppression continuent, la communauté kurde est encore marginalisée et on peut toujours voir des différences majeures entre les villes turques et les villes kurdes.

Il n’y a pas beaucoup de soutien de la part du gouverneur local ou du gouvernement central aux municipalités qui sont controllées par le peuple kurde. La communauté kurde souffre largement du chômage et des problèmes sanitaires. Les gens vivent encore dans la crainte, pour leur propre sécurité et pour celles de leurs enfants, qui risquent d’être harceléEs, kidnappéEs ou arrêtéEs sans raison.

Il est vrai que le peuple kurde a désormais le contrôle des municipalités et met sur pied de nombreux associations, organisations, groupes et syndicats. Cependant, ils/elles ne reçoivent pas ou très peu d’aide du gouvernement. Il est important de noter que les kurdes ont forcé le destin : le gouvernement turc n’a pas d’autre choix que de faire avec elles et eux. Cette situation est peut-être en partie dûe au fait que le gouvernement espère devenir un membre de l’Union Européenne. Aussi les kurdes en ont profité et se sont émancipéEs de la situation dans laquelle ils/elles étaient contraintEs jusque là. Elles/Ils se préparent à se défendre et à défendre ce qu’elles/ils ont acquis. Il n’est pas question d’arrêter là leur révolution sociale, alors qu’elle ne fait que commencer.

Des choses peuvent arriver mais il faut veiller à ce qu’elles ne fassent pas dérailler la révolution sociale

La situation est très tendue et délicate. Le processus de paix semble avoir fait son temps. Kobanê est encore enserrée, l’EI est toujours une grave menace pour la region et il semble que déboulonner Assad du pouvoir ne fait pas partie des possibilités du moment. Les Etats-Unis et le reste des pays occidentaux ne parviennent pas à établir une politique ou une stratégie claire, à même de vaincre l’EI. Et le gouvernement turc n’est pas sérieux quand il prétend négocier avec le PKK. Tous ces facteurs ont des impacts directs et indirects sur la situation en Turquie.

Cela étant, d’autres facteurs encore plus importants pourraient faire dérailler la révolution sociale :

a. La fin du cessez-le-feu unilatéral par le PKK et le retour à la guerre asymétrique (la guérilla). Ce sera un désastre tant pour la société turque que pour la communauté kurde. Sans aucun doute, cela amènera des morts en plus, de la destruction, des déplacements de populations, attisera les haines entre turcQUEs et kurdes, augmentera la vague de racisme et aura un impact négatif sur l’ensemble de la région, en Irak, en Iran, en Syrie et sur le territoire kurde tout particulièrement.

b. L’attitude des USA et des pays occidentaux, qui traitent le PKK comme une organisation terroriste, n’aide pas dans cette situation. Une telle politique n’apporte rien de bien au peuple kurde et à ses alliés dans la région. Ces pays doivent changer leur attitude à l’égard du PKK, ils doivent comprendre que ce n’est pas la même organisation que celle qu’elle était dans les années 90. Ils devraient considérer le PKK comme la force principale dans la région, et dotée d’une forte popularité. L’organisation a effectivement changé et progressé au cours de ces dernières années. Dans ces conditions, le PKK ne saurait être marginalisé. Les USA et les pays occidentaux devraient forcer le gouvernement turc à ne pas considérer le cessez-le-feu comme quelque chose d’acquis, ils devraient tous se saisir de cette opportunité historique de résoudre ce trop long conflit.

c. Le gouvernement turc entretient avec l’EI et les autres organisations terroristes de la région des relations douteuses. Par exemple, il les utilise dans une guerre par procuration qui pourrait à terme s’avérer très nuisible pour la Turquie elle-même. Le président de la Turquie, Mr Tayyip Erdoğan, et son gouvernement feraient bien d’abandonner leur rêve d’établir un nouvel Empire Ottoman au XXIème siècle pour se concentrer davantage sur les problèmes internes au pays et en particulier sur la question kurde.

d. Il y a une lutte féroce en Turquie entre les généraux de l’armée et les politiciens au sujet du pouvoir. Le processus de paix n’a jamais été dans l’intérêt des généraux de l’armée. Bien que la lutte soit moins patente ces temps-ci, l’intervention dans la région des vieux raisons d’espions, aux côtés des USA et des autres pays occidentaux, pourrait raviver ces tensions et renforcer les généraux, qui pourraient être tentés de refaire un coup d’état [comme cela a déjà été le cas plusieurs fois il y a quelques dizaines d’années, NdT]. Ce n’est évidemment pas dans l’intérêt du processus de paix et de la révolution sociale puisque cela ramènerait les vieillles politiques martiales de terreur, d’oppression et de massacres d’innocentEs. En résumé, le retour à la case départ.

Zaher Baher
Haringey Solidarity Group et Forum Anarchiste Kurde

1. NdT : Campagne pour la paix au Kurdistan

2. NdT : Parti pro-kurde en Turquie, né de l’alliance du BDP (face légale du PKK) et d’une partie de la gauche en Turquie

3. NdT : Campagne pour la paix au Kurdistan

4. NdT : Parti pro-kurde en Turquie, né de l’alliance du BDP (face légale du PKK) et d’une partie de la gauche en Turquie

5. NdT : La version anglaise ne donne aucun indice au sujet du sexe de cette personne.

6. Ibid.

7. La très large majorité des municipalités de cette région sont gouvernées par le BDP, soit par le mouvement civil qui soutient le PKK et la cause kurde.

8. NdT Barzani est à la tête du quasi-Etat kurde irakien (Gouvernement de la Région du Kurdistan). Il est un allié de la Turquie avec qui il commerce son pétrole et des Etats-Unis, qui le voient comme l’une des clés de la stabilité de la région et un excellent appui pour développer leur business… Il s’est hissé et se maintient au pouvoir suite à une sanglante guerre civile contre le parti/clan rival mené par Talabani grâce à la corruption et aux pétrodollars dont il arrose les chefs féodaux. C’est la principale force d’opposition (réactionnaire) contre l’influence du PKK et de ses multiples ramifications sur le territoire kurde, principalement en Irak et dans une moindre mesure en Iran et en Syrie.

9. NdT Cette version est d’ailleurs la seule diffusée, même dans les médias bourgeois occidentaux. Ce sont les milicienNEs des YPG et YPJ (les combattantEs du PYD, le principal parti au Rojava, le Kurdistan syrien, lié au PKK) qui ont ouvert un corridor humanitaire pour les YézidiEs, qui sont alléEs les défendre au Mont Sinjar et qui leur ont permis, avec l’aide d’officiers du PKK, de former leur propre milice d’autodéfense, qui se battent actuellement encore au Mont Sinjar contre l’Etat Islamique…

10. NdT Ce cessez-le-feu est une décision unilatérale du PKK, sous l’influence de son leader toujours emprisonné Abdullah Öcalan. Il se veut une politique d’adoucissement des relations entre le Kurdistan turc et l’autorité centrale turque, mais aussi une inflexion dans les stratégies du PKK, comme l’évoque l’auteur dans ce texte. L’évolution progressive des positions du PKK ces vingt dernières années depuis un marxisme-léninisme orthodoxe et un nationalisme kurde vers des positionnements plus libertaires, critiques du nationalisme, de l’Etat-Nation et de son propre centralisme n’y est pas pour rien. Dans des contextes très différents, notons que de nombreux mouvements armés de libération nationale en Europe ont entamé et/ou achevé des processus similaires ces dernières années : en Irlande, au Pays Basque, en Corse tout récemment…